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Le spectacle d’un bébé assis devant un dessin animé est assez surprenant : les yeux rivés sur l’écran, il s’agite dans tous les sens. Ça ne fait aucun doute, il est captivé par ce qu’il voit, pour ne pas dire hypnotisé. Les écrans sont distrayants mais sont-ils sans danger ?

L’utilisation des tablettes, smartphones et autres types d’écran connaît actuellement une ascension fulgurante, en particulier chez les plus jeunes : dans ce contexte, l’exposition précoce aux écrans est devenue un débat de santé publique majeur [1].

De plus en plus de parents s’interrogent sur les méfaits que peuvent avoir les écrans sur le développement mental de leurs enfants. Finalement, les jeunes enfants peuvent-ils apprendre quelque chose de ce qu’ils regardent ?

Les sciences cognitives peuvent apporter des éléments de réponse à ces questions !

 

L’Académie des Sciences le dit : la télévision représente un vrai danger pour les bébés !

De nombreux chercheurs se sont intéressés au potentiel d’apprentissage des bébés face à l’écran, et leurs conclusions sont claires : les enfants de moins de trois ans apprennent moins, voire pas du tout, lorsqu’ils regardent passivement des écrans. À cet âge, ils ne sont pas encore capables d’appliquer au réel ce qu’ils visionnent à l’écran [2].

Le dernier rapport de l’Académie des Sciences sur les écrans le souligne aussi: “Toutes les études montrent que les écrans non interactifs (télévision et DVD) devant lesquels le bébé est passif n’ont aucun effet positif, mais qu’ils peuvent au contraire avoir des effets négatifs.” Le rapport mentionne des conséquences alarmantes telles que la prise de poids, le déficit de concentration [3] et les troubles de l’apprentissage du langage.

On sait aujourd’hui qu’entre un et quatre ans, les enfants qui regardent la télévision plus de deux heures par jour, ont quatre fois plus de chances de développer un retard du langage, et six fois plus de chances s’ils commencent avant l’âge d’un an [4] ! Ces enfants seront aussi en difficulté pour acquérir le vocabulaire et les règles syntaxiques de leur langue maternelle [5]. Comment expliquer les effets néfastes que peuvent avoir les écrans sur le développement du langage ?

 

Face aux écrans, pas besoin de trouver les mots

La première année de vie est cruciale dans l’apprentissage du langage. Les bébés vont commencer à apprendre les mots en les entendant quotidiennement dans les phrases que prononcent leurs parents. Le processus d’apprentissage du langage ne repose pourtant pas sur une écoute passive des mots – comme cela peut être le cas, lorsque le bébé regarde la télévision – mais fait appel à des mécanismes cognitifs bien plus complexes ! L’un de ces mécanismes fondamentaux est l’attention conjointe.

L’attention conjointe est le processus par lequel deux personnes portent leur attention sur un même objet matériel, et savent qu’elles sont en train de partager une même expérience [6]. Par exemple, lorsqu’un adulte pointe la lune du doigt et interpelle l’enfant – “Oh, regarde !” – celui-ci va porter son regard vers la lune. Lorsque l’enfant regarde à nouveau l’adulte, ce dernier indique “C’est la Lune !”. En situation d’attention conjointe, l’enfant associe donc l’objet désigné avec le mot prononcé par l’adulte : c’est de cette manière qu’il apprend ce que signifie « Lune ». Ces moments de synchronisation de l’attention entre un parent et son enfant sont donc fondamentaux pour le développement linguistique de l’enfant.

Ce processus apparaît au cours de la première année de vie. A la naissance, le bébé interagit principalement par des regards en face-à-face : si vous montrez la Lune, il vous regardera ou regardera votre doigt. Autour du neuvième mois, il devient capable de regarder là où vous portez votre attention [7,8]. C’est surtout par ces jeux de regard que le bébé et l’adulte peuvent entrer en situation d’attention conjointe.

 

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C’est en partageant qu’on apprend !

Dans la vie quotidienne, les adultes s’assurent généralement que l’enfant porte bien son attention sur l’objet qu’ils désignent avant de lui apprendre quelque chose à son sujet. De nombreuses études montrent que la qualité de ces moments d’attention conjointe a un véritable impact sur le développement du vocabulaire des bébés. Par exemple, au cours de sessions de jeux, lorsque les parents attirent l’attention de l’enfant sur des objets en les pointant et les nommant, ils favorisent l’apprentissage de vocabulaire chez l’enfant [9].

Or cette situation n’a pas lieu lorsque l’enfant regarde passivement la télévision puisqu’il est impossible d’établir ce type d’interaction avec un écran ! Ainsi, le temps qu’un bébé passe à regarder un écran est du temps perdu pour d’autres activités plus appropriées, comme des moments d’interaction avec ses proches ou des jeux.

Certaines recherches ont d’ailleurs montré qu’il suffit que la télévision soit en bruit de fond pour nuire à la quantité et à la qualité des interactions entre parents et enfants [10, 11]. Les bébés peuvent difficilement s’empêcher de regarder furtivement l’écran, ce qui interfère avec ses interactions avec l’entourage. Et de leur côté, les parents sont moins réactifs aux sollicitations de leur bébé lorsque la télévision est allumée [12]. L’écran crée bien une rupture dans les interactions parents-enfants en interrompant le processus d’attention conjointe, si important pour les apprentissages de l’enfant.

 

Que faut-il retenir ?

L’attention conjointe est un mécanisme cognitif qui catalyse les apprentissages de l’enfant. C’est notamment un mécanisme essentiel à l’acquisition du langage. Or, ce processus n’est pas mobilisé lorsque l’enfant est passivement exposé à un écran, même s’il s’agit d’un contenu éducatif. Pour que les apprentissages soient efficaces, il faut que l’enfant soit engagé dans l’action par le biais d’interactions avec une personne bien réelle.

Les écrans seront amenés à peupler de plus en plus, et de plus en plus tôt l’environnement des petits. Il devient urgent de repenser les usages qu’ils en feront. Nous espérons que les sciences cognitives permettront de développer des écrans ou des contenus plus interactifs, qui soutiendront réellement les apprentissages.

Adrien, Bahia & Nawal.

 

Références

[1] Desmurget, M. (2011). TV lobotomie: La vérité scientifique sur les effets de la télévision (J’ai Lu). Paris: Flammarion.

[2] Anderson, D. R., & Pempek, T. A. (2005). Television and Very Young Children. American Behavioral Scientist, 48(5), 505–522.

[3] Bach, J. F., Houdé, O., Léna, P., & Tisseron, S. (2013). L’enfant et les écrans. Avis de l’Académie des sciences.

[4] Chonchaiya, W., & Pruksananonda, C. (2008). Television viewing associates with delayed language development. Acta Paediatrica, 97(7), 977-82. doi:10.1111/j.1651-2227.2008.00831.x

[5] Naigles L.R. & Mayeux L. (2001). Television as incidental language teacher. In D. G. Singer & J.L. Singer (dir.), Handbook of Children and the Media (135-152). Thousand Oaks, CA : Sage.

[6] Butterworth, G. (1995). Origins of mind in perception and action. In C. Moore & P. J. Dunham (dir.), Joint attention : it’s origins and role in development. Lawrence Erlbaum Associates.

[7] Carpenter, M., Nagel, K. & Tomasello, M. (1998). Social cognition, joint attention, and communicative competence from 9 to 15 months of age. Society for Research in Child Development, 63(4),1-174.

[8] Morisette, P., Ricard, M., & Gouin Decarie, T. (1995). Interactions between shared attention during the preverbal period and the development of verbal references. International Journal of Psychology30(4), 481-498.

[9] Grassmann, S., & Tomasello, M. (2010). Young children follow pointing over words in interpreting acts of reference. Developmental Science13(1), 252-263.

[10] Schmidt, M. E., Pempek, T. A., Kirkorian, H. L., Lund, A. F., & Anderson, D. R. (2008). The effects of background television on the toy play behavior of very young children. Child Development, 79(4), 1137–51.

[11] Kirkorian, H. L., Pempek, T. A., Murphy, L. A., Schmidt, M. E., & Anderson, D. R. (2009). The impact of background television on parent-child interaction. Child Development, 80(5), 1350–9.

[12] Tanimura, M., Okuma, K., & Kyoshima, K. (2007). Television viewing, reduced parental utterance, and delayed speech development in infants and young children. Archives of Pediatrics & Adolescent Medicine, 161(6), 618–9.

Edition

Judith Lenglet et Alexandre Devaux

Illustration

 Fiamma Luzzati est une auteure de bandes dessinées italienne qui tient un blog scientifique sur le site du Monde ww.lavventura.blog.lemonde.fr. Elle a publié Les aventures d’une Italienne à Paris (Rozebade, 2012), Le cerveau peut-il faire deux choses à la fois? (Delcourt, 2015) et prépare un livre entièrement consacré au cerveau qui sortira en mai 2016 chez Delcourt.

Qui sont les auteures ?

Nawal Abboub
Nawal Abboub est neurobiologiste de formation et actuellement post-doctorante dans le laboratoire Psychologie de la Perception à l’Université Paris Descartes. Elle a réalisé sa thèse sur l’acquisition du langage, chez des bébés monolingues et bilingues.
Adrien Chopin
Adrien Chopin fait des recherches en Neurosciences cognitives et en Psychophysique de la vision avec l'ENS Paris et l'Université de Californie, Berkeley. Il travaille sur des pathologies du développement visuel comme l'amblyopie.
Bahia Guellai
Bahia Guellai est maître de conférence en psychologie du développement à l'Université de Nanterre. Elle a travaillé sur le développement des capacités socio-cognitives du jeune enfant et se concentre maintenant sur l'étude de la perception du langage.

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