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Qui mieux qu’un “royaume uni” aurait pu comprendre à la fois les bénéfices et sacrifices nécessaires pour former une Europe unie ? Et pourtant la Grande Bretagne a préféré en arriver à un stade de désunion et de “déconstruction” de l’Europe probablement et d’elle-même inévitablement.

Bien sûr, il y a des enjeux économiques derrière ce choix. Les leaders du Brexit sont ainsi fiers d’avoir gagné contre les multinationales et les banques d’affaires. Mais n’est-ce pas plutôt Londres qui représente ce monde ? En tout cas, du point de vue du continent, c’est bien l’image que nous donne la perfide Albion. Alors pourquoi travestir une lutte pour davantage de justice sociale et de redistribution en une lutte contre la vieille Europe ? Pourquoi faire de l’Union Européenne un bouc-émissaire ? Ce « mécanisme sacrificiel » semble constitutif des sociétés. En effet, une société se définit par différences et oppositions avec les autres [1] – nous par rapport à eux. Dès lors, lorsqu’il y a une crise sociale, le remède qui apparaît est souvent de refaire de l’unité en créant de la différence. Le bouc-émissaire européen qui porte tous les maux de la société anglaise doit donc être sacrifié pour permettre de refonder une nouvelle société.

 

Mais au-delà des revendications sociales et économiques, c’est peut-être contre un simple sentiment de dépossession que les anglais se sont révoltés. Dépossession de quoi ? De leur caractère insulaire, qu’ils ont toujours revendiqué comme leur force et sur lequel ils ont assis leur fierté. Est-ce que ce sentiment de dépossession est rationnel ? Certainement pas, mais il est très fort. Ce biais de dépossession a été mis en évidence par des travaux de psychologie cognitive [2].

Prenez un groupe d’individus. À une moitié, vous donnez un mug, à l’autre une barre de chocolat. Puis, vous leur proposez d’échanger. À 90%, les individus préfèrent ne pas échanger et garder ce qu’on leur a donné. Ne pas vouloir être dépossédé de ce qu’on nous a donné (sans même l’avoir ni acheté, ni gagné) manifeste l’effet de dotation. Pour tester cet effet par vous-même, à la prochaine fête de Noël où chacun doit faire un petit cadeau, essayez d’organiser une phase d’échange des cadeaux. La grande majorité préférera garder son précieux bien, pourtant détenu depuis quelques minutes. L’effet de dotation est extrêmement robuste (déjà présent chez les enfants et  même chez les animaux).

 

Alors l’Europe par son intrusion dans les lois, l’économie, la politique …, donne certainement aux Britanniques le sentiment d’être dépossédés de leur autonomie et de leur caractère insulaire. Le choix britannique reflète certainement une réalité plus complexe et même si les sciences cognitives n’expliquent pas tout,  elles peuvent  nous aider à mieux comprendre certaines décisions politiques irrationnelles !

Que faire alors de ce rejet de l’Europe de la part des Anglais ? Paradoxalement, c’est certainement une opportunité pour renforcer le sentiment d’identité européenne. En pointant du doigt l’Union Européenne, c’est un nouveau « nous » européen qui apparaît.  Et que souhaiter aux Anglais ? De troquer l’humour british par une bonne dose d’ironie : « L’ironie, c’est de savoir que les îles ne sont pas des continents, ni les lacs des océans. » [3]

Calliste.

 

Références :

[1] René Girard, Le Bouc-Emissaire

[2] Kahneman, Knetsch et Thaler (1990). Experimental tests of the endowment effect and the Coase theorem. Journal of Political Economy, 98,  1325-1348.

[3] Jankélévitch, L’ironie

Edition : Alexandre Devaux, Judith Lenglet

Illustration : Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Calliste Scheibling-sève
Calliste Scheibling-Sève est en master de sciences cognitives à l'ENS Ulm. Depuis ses études à HEC Paris, elle étudie le monde de l'éducation dans une démarche à la fois pratique et théorique. Elle réalise actuellement son mémoire de recherche expérimentale sur le développement du raisonnement critique et de la créativité au sein du laboratoire Paragraphe de Paris 8 et en collaboration avec la fondation La Main à la Pâte.

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