Don de sang, don de soi ?

8 décembre 2017
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Pourquoi les gens donnent-ils moins leur sang si on les paie pour le faire ?

En 1970, l’économiste britannique Richard Titmuss remarque avec surprise que les dons de sang sont plus nombreux en Grande Bretagne qu’aux Etats-Unis [1]. En comparant les politiques publiques à ce sujet, une différence majeure apparaît : si en Grande Bretagne le don du sang s’effectue gratuitement, les donneurs Américains sont rémunérés en contrepartie.

 

Travailler gratuitement ? Jamais ! Donner son sang ? Bien sûr !

Les économistes néo-classiques comme Léon Walras ont montré qu’une incitation monétaire peut significativement moduler notre attitude. Nous avons tendance à adopter certains comportements lorsque nous sommes rémunérés : l’argent est une incitation qui vise à augmenter la motivation. Par exemple, il nous paraît normal de recevoir une rémunération pour notre travail, et l’on s’attend même à ce qu’elle soit proportionnelle à la qualité de notre effort.

 

Mais pourquoi les gens préfèrent-ils alors donner leur sang gratuitement ?

S’il existe des comportements que l’argent dissuade d’entreprendre, c’est qu’il existe également des motivations non-monétaires qui peuvent prendre le dessus [2,3]. Ces motivations intrinsèques relèvent du rapport de chacun à sa propre image et à l’image qu’il renvoie aux autres [4]. Elles sont liées à notre nature sociale et, de fait, ne peuvent être influencées par des motifs extérieurs tel que l’argent. S’il existe donc bien deux types de motivation, seules les motivations intrinsèques peuvent expliquer les actes bénévoles, comme le fait de donner son sang.

 

“Au village, sans prétention, j’ai mauvaise réputation1

Selon certaines approches théoriques, ces motivations intrinsèques, comme le sentiment d’accomplissement de son devoir civique en allant voter, ont pour objectif ultime de préserver voire d’améliorer la réputation des individus [5,6]. L’espèce humaine est une espèce sociale. Nous évoluons au sein de groupes sociaux qui façonnent nos rapports aux autres et la façon de se présenter à eux. Dans un contexte social, il est très avantageux de passer pour un(e) bon(ne) collaborateur/trice afin de favoriser ses interactions avec les autres membres du groupe et de s’assurer leur coopération et leur protection. Dans l’environnement ancestral où nous avons évolué, la personne qui avait une bonne réputation avait un avantage considérable : elle pouvait inciter les membres du groupe à coopérer avec elle pour chasser et survivre. Aujourd’hui encore, si nous recherchons moins la protection de nos pairs parce que notre environnement est plus sûr, nous continuons à solliciter leur reconnaissance et leur aide. Le comportement des salariés d’une même équipe en entreprise procède par exemple de ces mêmes mécanismes : des actions en apparence désintéressées véhiculent néanmoins des informations pertinentes sur notre capacité à collaborer [9].

 

Aime ton prochain

C’est ce qu’il se passe lorsque nous faisons preuve d’altruisme. A priori, il s’agit d’une attitude très coûteuse : cela correspond en effet à une prise de risque désintéressée, c’est-à-dire qui ne procure aucun avantage apparent ni immédiat. Mais si l’altruisme n’entraînait effectivement aucun bénéfice, il disparaîtrait : les altruistes passeraient leur temps à se sacrifier pour les autres ; la population non-altruiste finirait donc par les dépasser significativement en nombre.

En fait, un tel comportement existe parce qu’il implique une réciprocité à long-terme [5, 7] : nous sommes altruistes car nous pensons pouvoir bénéficier, en retour, de l’altruisme des autres, ou en tout cas d’une amélioration de notre situation suite à cet acte. Par ailleurs, ce comportement est également avantageux dans la mesure où il bénéficie à notre réputation ; on a pu observer que plus une personne est perçue comme altruiste, plus les membres de son groupe souhaitent coopérer avec elle [7].

C’est la raison pour laquelle on observe de nombreux cas d’altruisme réciproque dans l’espèce humaine. L’altruisme réciproque est un mécanisme sélectionné par l’évolution. Il s’agit d’un équilibre de coopération mutuellement avantageux pour deux agents, alors même que chaque agent exerce une action bénéfique sur l’autre sans en attendre de retour. Si cette action était prise indépendamment de celle du partenaire, elle ne serait que coûteuse [8]. Par exemple, on retrouve cette logique de réciprocité dans le partage de fichiers sur internet qui présuppose que chacun partage effectivement ses fichiers. Dans ce cas, l’altruisme donne lieu à une situation favorable dont l’altruiste bénéficie à long terme : “Si je donne mon sang aujourd’hui, il est possible que je bénéficie moi-même d’un don dans plusieurs années”.

 

Lorsque l’on donne son sang, on ne fait pas semblant

La définition même de l’altruisme réside dans la sincérité et le désintéressement. Si l’altruisme a été non seulement sélectionné mais conservé au fil de l’Évolution, c’est parce qu’il est bénéfique à ceux qui en font preuve. Qu’il soit un comportement résiduel de cette évolution et/ou un outil pour atteindre des objectifs de réputation plus ou moins conscients, l’altruisme continue d’exister aujourd’hui et d’être un élément indispensable de la cohésion sociale.

L’altruisme est de fait un signal fort de la propension à coopérer que les personnes perçoivent très bien et auquel elles sont très sensibles. Il a d’ailleurs été démontré que les gens sont davantage altruistes dans les contextes sociaux, lorsqu’ils sont en présence d’autres personnes, dans la mesure où elles sont capables d’évaluer le coût de l’altruisme et d’accorder une récompense d’autant plus importante que l’acte leur paraît coûteux [7]. C’est donc précisément parce que l’altruisme est un indicateur très pertinent qui nous permet d’adapter notre degré d’engagement de coopération sociale que nous avons développé des mécanismes efficaces et précis pour détecter les indices de l’altruisme.

L’introduction d’une incitation monétaire, donc d’une motivation extrinsèque, biaise l’identification du comportement qui ne peut plus apparaître comme purement altruiste puisqu’il dépend de facteurs extérieurs à l’individu. Elle déplace alors l’intention de l’altruisme, reconnue par les pairs, vers l’intéressement [2,3]. Elle fait de la personne payée pour donner son sang une « mauvaise altruiste », donc une mauvaise coopératrice. Donner son sang contre rémunération constitue un message beaucoup trop coûteux en termes de réputation : c’est la raison pour laquelle les incitations monétaires font chuter les dons de sang.

 

Valoriser l’altruisme


Les politiques de rémunération des dons de sang sont donc vouées à l’échec : il est inutile de proposer d’acheter plus cher encore le sang des gens en cas de pénurie. Le don du sang s’ancre dans des motivations parfaitement intrinsèques comme le désir d’accomplir un acte généreux et moralement valorisé, qu’aucune incitation monétaire ne peut accentuer. En France, seuls 4% des personnes en âge de donner leur sang le font effectivement : il existe une réelle marge de progression qui ne peut cependant pas être réalisée au prisme de l’argent. C’est dans cette direction que les politiques publiques doivent se diriger : une  valorisation des motivations personnelles internes qui expliquent le don du sang plutôt qu’un appel à des motivations pécuniaires externes qui ne correspondent pas à l’idéal d’humanité et d’altruisme que chacun porte en soi.

 

Léo Migotti

1 Georges Brassen, La Mauvaise Réputation, 1952.

 

À propos des séries

Cet article s’inscrit dans le cadre de la série « cognition sociale » créée par Cog’Innov pour comprendre le fonctionnement du cerveau en situation sociale. Cette série est née en partenariat avec Coralie Chevallier, chercheuse et enseignante au Département d’Etudes Cognitives de l’Ecole Normale Supérieure.

Edition

Laure Duchamp et Chloé Méalet

Illustration

Marianne Tricot est une illustratrice scientifique formée à l’École Estienne. Elle travaille en tant que free-lance et est à l’origine des Éditions Monocyte, structure d’auto-édition de vulgarisation scientifique et de
didactique visuelle.
https://www.mariannetricot.com/

 

Références

[1] Titmuss, R. M. (1970). The gift relationship. London, 19, 70.

[2] Ariely, D., Bracha, A., & Meier, S. (2007). Doing good or doing well? Image motivation and monetary incentives in behaving prosocially.

[3] Mellström, C., & Johannesson, M. (2008). Crowding out in blood donation: was Titmuss right? Journal of the European Economic Association, 6(4), 845-863.

[4] Frey, Bruno S. & Felix Oberholzer-Gee, F. (1997). The Cost of Price Incentives: An Empirical Analysis of Motivation Crowding- Out. The American Economic Review, Vol. 87, No. 4, pp. 746-755.

[5] Mohtashemi, M., & Mui, L. (2003). Evolution of indirect reciprocity by social information: the role of trust and reputation in evolution of altruism. Journal of Theoretical Biology, 223(4), 523-531.

[6] Sperber, D., & Baumard, N. (2012). Moral reputation: An evolutionary and cognitive perspective. Mind & Language, 27(5), 495-518.

[7] Hardy, C. L., & Van Vugt, M. (2006). Nice guys finish first: The competitive altruism hypothesis. Personality and Social Psychology Bulletin, 32(10), 1402-1413.

[8] Trivers, R. (1971). The Evolution of Reciprocal Altruism. The Quarterly Review of Biology, 46(1), 35-37.

[9] Albert, N. (2009). Donner et prendre. La coopération en entreprise, La découverte.

 

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Qui est l'auteure ?

Léo Migotti
Étudiant en césure au master de Sciences Cognitives de l’ENS, mention philosophie et sciences sociales, Léo est aussi étudiant en Politiques Publiques à Sciences Po. Particulièrement intéressé par les interfaces qui existent entre ces deux domaines, il envisage d’appliquer les concepts des sciences cognitives à l’analyse et à l’élaboration des politiques publiques, notamment culturelles. Il pense qu’il est ainsi possible de mieux prendre en compte la cognition des citoyens afin d’adapter les règles qui leur sont imposées.

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