écrit par

Le poète romantique, est souvent présenté comme impénétrable et mélancolique, alignant des alexandrins, et contemplant la nature adossé contre un arbre. L’image de l’artiste de génie serait donc associée à un comportement atypique, comme le souligne Aristote lui-même : « Il n’y a pas de génie sans un grain de folie». Cette association ne s’applique pas qu’aux artistes d’ailleurs ; on retrouve le même archétype avec les savants… fous.

 

Alors, ce lien entre folie et génie : info ou intox ?

Certains chercheurs pensent que des maladies mentales, par leurs caractéristiques handicapantes, induisent des contraintes dans le mode de vie d’un individu, l’obligeant ainsi à développer des stratégies de compensation pour pouvoir s’adapter à son environnement [1].

Pour donner quelques exemples, l’autisme induit une plus faible perception à la forme globale et ces patients sont très doués pour percevoir les détails et les motifs similaires entre deux objets sans rapport apparent. Cette faculté leur permettrait d’apporter des idées novatrices [2].

De même, des chercheurs avancent que la dépression mettrait les individus dans un état de réflexion et d’introspection intense constante, ce qui serait favorable à l’exercice d’écriture [3].

Enfin, l’analyse linguistique du discours de patients hypomaniaques (la phase « excitée » ou extravertie du syndrome bipolaire), montre qu’ils ont une tendance à produire des rimes et à utiliser des mots phonétiquement proches comme l’allitération, ce qui serait propice à la poésie [4].

 

« Transcender nos états de maladie, voilà le but de l’artiste. » Nietzsche

 

Pour citer un célèbre cas de l’histoire, Van Gogh était schizophrène, et les hallucinations causées par sa maladie auraient inspiré ses tableaux les plus célèbres et appréciés. Le médecin de Van Gogh avouait lui-même dans ses carnets qu’il hésitait à soigner ce dernier, car lorsqu’il le faisait, ses peintures lui semblaient moins « géniales » [5].

Le compositeur Schumann était quand à lui bipolaire, et une étude réalisée par Jamison en 1995 met en avant le nombre d’œuvres produites par année selon son état psychologique : ses pics de création coïncident avec ses phases d’hypomanie alors qu’il ne produit quasiment rien en phase de dépression [3]. On voit ici comment un état mental particulier peut aller de pair avec la créativité.

 

Quelles limites à ce lien folie-génie ?

Les contraintes imposées par les maladies mentales peuvent donc être source de production artistique, mais il est avant tout important de souligner que ce lien est loin d’être réciproque. Comme insistait le professeur Jean Cottraux « Il ne suffit pas d’être bipolaire pour être génial. De même tous les génies ne sont pas bipolaires ». En effet, les dispositions cognitives ne font pas tout. Il faut consacrer un nombre important d’heures de travail à un domaine si on souhaite pouvoir y exceller. Mais là encore, la pathologie y est parfois pour quelque chose. Certains symptômes positifs, comme l’hyper-activité chez les patients hypomaniaques, ou encore le caractère obsessionnel chez certains autistes, peuvent s’avérer « favorables » s’ils sont canalisés dans un domaine, artistique par exemple.

Attention aussi à ne pas généraliser à tous les cas pathologiques, car c’est avant une question de degrés. Seulement certaines pathologies mentales sont associées à la créativité et elles font toutes partie des pathologies dites « à spectre », c’est à dire qu’il y a  un continuum entre le sujet sain et le sujet malade. Par exemple, la plupart des recherches étudiant le lien entre pathologie et créativité ne concernent pas la schizophrénie mais une forme allégée, appelée la schizotypie. Selon le modèle de Carson [6], certains facteurs neurologiques seraient communs au développement d’une grande créativité et au développement de pathologie mentale; en effet,  les personnes très créatives présentent un risque plus élevé que la normale d’avoir une maladie psychiatrique comme la schizophrénie ou un trouble de l’humeur.

 

Finalement, ce n’est pas tant le bagage cognitif qui importe mais ce que l’on en fait.

Cette vision contribue à déstigmatiser les maladies mentales, et donne lieu à des enjeux bio-éthiques qu’il ne faut pas se garder de questionner. Alors, si vous étiez le médecin de Van Gogh, comment feriez-vous pour répondre aux besoins de la personne souffrante, sans altérer ses qualités de création ?

Laure Duchamp 

Edition

Marie Lacroix, Aurore Malet, Calliste Sève, Alexandre Devaux

Illustration

Jules Zimmermann

Références

[1] P. Courtet, D. Castelnau (2003), Tempérament et Créativité, Annales Médico Psychologiques, 161 674–683

[2] S. Carson (2014), Leveraging the “mad genius” debate: why we need a neuroscience of creativity and psychopathology, Frontiers in Human Neuroscience 08, 771

[3] K. R. Jamison (1995), Manic-Depressive Illness and Creativity, Scientific American

[4] B. S. Folley, S. Park (2005), Verbal creativity and schizotypal personality in relation to prefrontal hemispheric laterality: A behavioral and near-infrared optical imaging study, Schizophrenia Research, 80 271–282

[5] V. Van Gogh Correspondance complète. Gallimard / Grasset, 1960

[6] S. Carson Can (2011) Creativity and psychopathology : a shared vulnerability model. J. Psychiatry : 56(3):144-53
Licence Creative Commons
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Qui est l'auteure ?

Laure Duchamp
Laure Duchamp étudie actuellement la philosophie des sciences à Paris7/ENS. Depuis son précédent master en Sciences Cognitives à l'ENS de Lyon, ses trois centres d'intérêts sont les neurosciences, l'art et la philosophie. Dans ses recherches, elle s'intéresse aux applications des études sur les processus créatifs, aussi bien en pédagogie qu’en clinique. La communication scientifique est également au cœur de ses activités. Elle souhaite ainsi contribuer tant à la réduction des neuromythes qu'à la diffusion de la pensée critique, et c’est dans cet esprit qu’elle écrit pour Cog’innov.

La rédaction vous recommande