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Où se situe notre pensée ?

Bien loin de l’idée de Descartes d’une pensée immatérielle, indépendante du corps, nous acceptons aujourd’hui communément l’idée que le cerveau soit le centre des facultés mentales, l’organe qui raisonne et prend des décisions. Les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale viennent renforcer cette idée : on peut observer des activations de différentes zones du cerveau liées à la réalisation de tâches cognitives. On entend alors parler de « zone du langage »,  « zone du raisonnement », etc… Chaque fonction mentale semble ainsi associée à des activations cérébrales spécifiques entraînant un ordre auquel le corps se soumet, sans contestation.

Cette définition de la pensée comme liée aux activations cérébrales est une idée bien séduisante. Elle permet de démystifier les facultés mentales et surtout de situer la cognition ! Mais est-elle vraiment suffisante ?

 

Prenons l’exemple du calcul. Il existe dans le cerveau une zone [2] qui s’active fortement lorsque l’on résout des problèmes arithmétiques. Cette zone serait LA zone des mathématiques, celle qui nous permet de développer un sens des nombres. Cela semble, au premier abord, suffisant pour comprendre la cognition numérique : nous utilisons des chiffres, cette zone du cerveau s’active et nous arrivons alors à trouver la réponse au problème.

Mais faisons l’expérience suivante : essayez de compter le nombre de personnes à qui vous avez parlé aujourd’hui. Vous venez certainement, comme dans votre enfance, d’utiliser vos doigts pour compter. Le corps n’a alors pas été ici un simple effecteur des ordres du cerveau mais a participé à votre pensée. En effet la représentation d’une personne particulière a été assignée a chacun de vos doigts, ceux-ci sont devenus le support de votre raisonnement. Votre corps pourrait donc réellement prendre part à vos processus mentaux.

C’est ce qu’avance la théorie de la “cognition incarnée”. Cette théorie défend l’idée que le corps, loin d’être passif, jouerait un rôle important dans notre cognition. Nos actions, notre posture, les interactions avec l’environnement participeraient à notre pensée.

Pour situer la pensée, il ne faut donc pas se restreindre au cerveau, il faut également prendre en compte le reste du corps ! Mais le corps serait-il la barrière infranchissable de l’esprit ?

Si nos mains font partie de notre cognition, qu’en est-il des artefacts comme la calculatrice ou le boulier qui nous permettent également de compter ?

 

Le courant dit de la “cognition étendue” nous amène à reconsidérer à nouveau la place de la pensée. Plus ou moins consciemment nous utilisons des objets extérieurs comme une extension de nos facultés mentales : une liste de course pour améliorer notre mémoire, une calculatrice pour résoudre plus rapidement un problème arithmétique ou encore un GPS pour se repérer dans l’espace. Mais doit-on considérer ces objets comme faisant réellement partie de notre cognition ou seulement comme des outils ? La question est encore en débat…

Bien que facultés mentales et cerveau soient généralement associés, situer la pensée n’est finalement pas si simple. De nombreux indices viennent indiquer qu’il n’est plus suffisant de s’intéresser seulement au cerveau. Nous avons pris ici l’exemple des mathématiques, mais nous aurions pu parler de l’effet des expressions faciales sur nos émotions, de celui de la température sur nos jugements sociaux, du poids des objets sur notre mémoire, la liste est longue !

Aujourd’hui, les sciences cognitives ne peuvent donc plus se contenter de l’idée du cerveau tout puissant. Et si certains courants commencent à considérer le corps et l’environnement comme une partie non négligeable de notre pensée, la route est encore longue avant que cette idée soit communément reconnue !

Léa Combette.

Le rôle du corps dans la cognition est le sujet du Forum des Sciences Cognitives « Le corps qui pense » qui aura lieu ce samedi 9 avril. Léa Combette fait partie de Cognivence, l’association qui l’organise.

Découvrez l’événement : sur facebook, sur internet

 

Références & Notes :

[1] René Descartes in Discours de la méthode (1637).

[2] Le sillon intrapariétal pour être plus précis.

 

Edition : Alexandre Devaux, Judith Lenglet, Apolline Dumont

Illustration : Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Léa Combette
Léa est diplômée en sciences cognitives et intéressée par le rôle du corps dans la pensée, notamment dans l’apprentissage des mathématiques. Concernée par la question de l’éducation, elle aimerait contribuer à un rapprochement des sciences cognitives et du monde de l’enseignement.

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