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Dans un monde qui s’automatise de plus en plus, quelle est notre place en tant qu’être intelligent, conscient, et doué de cognition sociale ? Est-ce que la modification de notre environnement liée aux avancées technologiques mènera à notre propre transformation, notamment celle de notre cerveau ?

Pour mieux comprendre ces questions, prenons l’exemple de la neurostimulation transcrânienne. Cette technique, née dans les années 80, consiste à modifier l’activité cérébrale en un point précis du cerveau, en appliquant une impulsion magnétique à l’aide d’une sonde simplement posée sur le crâne. Même si cette technique est indolore et non invasive, son utilisation est encore réservée à une utilisation expérimentale et représente un outil de choix pour traiter de nombreuses pathologies telles l’épilepsie, les TOC, les douleurs chroniques, la dépression, et les dommages post-AVC. Malgré un manque de recul, la neurostimulation transcrânienne montre des résultats prometteurs pour les patients atteints de pathologies neurologiques et psychiatriques. Les médecins peuvent agir à la source du dysfonctionnement, et les bénéfices semblent durables. (1)(2).

Comme d’autres technologies très innovantes dans le domaine de la recherche clinique, l’utilisation de la neurostimulation transcrânienne se situe dans un certain flou juridique et éthique. Et si tout le monde voulait y avoir accès ? Quelques expériences de neurostimulation sont réalisées chez des sujets sains pour tester ses effets sur nos fonctions cognitives telles que la mémorisation ou la motricité. Ces recherches sont indispensables pour mieux comprendre le fonctionnement du cerveau et mieux soigner ses dysfonctionnements mais cette technique permettrait aussi « d’augmenter » le cerveau pour le rendre plus performant : certains chercheurs parlent à ce titre de « cosmétique cognitive » (3).

Cet exemple montre qu’il est important de prendre conscience que les progrès de la technologie vont améliorer notre compréhension du cerveau et que les moyens d’agir directement dessus vont s’accroître dans un futur proche. Le mouvement transhumaniste croit en cette possibilité d’un cerveau augmenté. Elle serait même souhaitable puisque l’homme est un être faillible qui doit dépasser ses limites s’il veut continuer à vivre auprès des machines. (4).

Au delà du fait que cette vision nous réduit à nos fonctions biologiques, imaginons les dérives mercantiles qui peuvent en découler: proposer à n’importe qui des outils pour contrôler son activité neuronale et moduler ses comportements pour devenir ultra performant en toutes circonstances. Aujourd’hui des entreprises surfent déjà sur cette vague en proposant des casques pour stimuler l’attention ou la mémoire sans preuve scientifique à l’appui. Nous devons donc nous inquiéter du développement d’une dépendance à ces systèmes, sans parler du risque d’eugénisme si la norme exigée devient celle du cerveau augmenté.

La problématique d’une transformation de l’homme qui suit la transformation de notre environnement soulève donc des questions scientifiques, éthiques et morales qu’il faut traiter ouvertement pour éviter les dérives possibles de l’utilisation d’outils tels que la neurostimulation au delà du cadre strictement médical. Vouloir soigner des pathologies doit rester l’objectif principal des progrès techniques incroyables de la recherche. (5).

Un cerveau augmenté pour bientôt ? L’idée n’est pas à rejeter totalement, mais il faut d’urgence réfléchir à l’impact social que cela peut avoir et traiter les questions morales et éthiques que cela soulève pour construire l’encadrement juridique nécessaire  qui évitera les dérives. De façon plus fondamentale, cela interroge ce vers quoi nous voulons tendre : est-ce que l’ultra-performance nous rendra plus heureux ? Notre cerveau est déjà capable de tellement de choses : nous pouvons créer, imaginer, apprendre, aimer ; mais aussi oublier, faire des erreurs, s’adapter… C’est bien cette dynamique qui nous confère notre singularité. (6).

Alice Latimier

Edition

Marie Lacroix et Pierre Bonnier

Illustration

Jules Zimmermann

Références

1.Cappon, D., Jahanshahi, M., & Bisiacchi, P. (2016). Value and Efficacy of Transcranial Direct Current Stimulation in the Cognitive Rehabilitation: A Critical Review Since 2000. Frontiers in Neuroscience, 10. https://doi.org/10.3389/fnins.2016.00157

2.Kang, N., Summers, J. J., & Cauraugh, J. H. (2016). Transcranial direct current stimulation facilitates motor learning post-stroke: a systematic review and meta-analysis. Journal of Neurology, Neurosurgery & Psychiatry, 87(4), 345–355. https://doi.org/10.1136/jnnp-2015-311242

3.Illes, J., Gallo, M., & Kirschen, M. P. (2006). An ethics perspective on transcranial magnetic stimulation (TMS) and human neuromodulation. Behavioural Neurology, 17(3-4), 149–157.

4.Besnier Jean-Michel (nov-déc. 2013) « L’humanité : une expérience ratée ? Versions du transhumanisme ». Futuribles, no 397, p. 5-20.

5.Rossi, S., Hallett, M., Rossini, P. M., & Pascual-Leone, A. (2009). Safety, ethical considerations, and application guidelines for the use of transcranial magnetic stimulation in clinical practice and research. Clinical Neurophysiology, 120(12), 2008–2039.

6.Benasayag Miguel (2016) « Cerveau augmenté, homme diminué ». Éditions La Découverte.

 

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Qui est l'auteure ?

Alice Latimier
Passionnée par les sciences du vivant, j'ai choisi les neurosciences pour étudier le comportement humain. Pour approfondir mes connaissances sur le cerveau, j'ai décidé de poursuivre dans la recherche en faisant une thèse. Je suis actuellement doctorante à l'ENS, mon projet porte sur l'optimisation des apprentissages scolaires via le numérique. Cette problématique est à l'interface entre recherche fondamentale et appliquée et soulève des questions quant à l'apport des sciences cognitives pour apporter des pistes de réflexion dans le domaine de l'éducation. C'est dans cette perspective que j'ai rejoint Cog'Innov, dans un désir de partager mes questionnements et participer à la création d'outils pour utiliser nos connaissances issues de la recherche. C’est en réalisant des actions de médiation et de vulgarisation scientifique que le grand public participera aussi à ces réflexions.

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