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La joie de Nicolas qui se lit sur son visage amène un sourire aux lèvres de Lucie. Quand à Hugues, ce sont des larmes qui lui viennent aux yeux en voyant Ryan pleurer. Adèle est bougonne après avoir interagi avec une Fanny de mauvaise humeur !

Ces échanges d’émotions se passent sans parole et sont dus à la contagion émotionnelle [1]. La contagion des émotions est la tendance à automatiquement imiter et synchroniser ses propres expressions, tons de voix, postures et mouvements avec ceux d’une autre personne, et par conséquent à ressentir la même émotion. Cette contagion se déroule même par des changements plus imperceptibles comme la fréquence cardiaque et le niveau hormonal, pouvant également s’accorder avec ceux de l’interlocuteur [2,3]. Comme toute contagion, elle est le passage rapide d’émotion d’une personne à une autre, consciemment ou non. Les larmes d’Hugues ne lui viennent pas parce qu’il est lui-même triste mais parce qu’il observe Ryan avoir de la peine.

 

Nous sommes des “Initiateurs d’émotions sur pattes” !

Mais en quoi cette contagion émotionnelle est-elle importante ? En quoi être joyeux ou triste en même temps que les autres nous apporte quelque chose de plus ? Une réponse est d’interagir avec les autres !

Exprimer ses émotions permet d’envoyer un message à notre entourage. Grâce à la contagion émotionnelle, nous indiquons que nous avons bien reçu ce message. En cela, ces échanges permettent la gestion et la maintenance des groupes sociaux. Ainsi Barsade, une chercheuse américaine parle de « l’effet ricochet » [4]. Celui-ci représente le fait que les différentes personnes d’un groupe se transmettent leurs humeurs de l’une à l’autre, lesquelles influencent par la suite la dynamique du groupe. Barsade stipule que nous, êtres humains, sommes des « initiateurs d’émotions sur pattes » modifiant les émotions et donc les jugements et comportements des autres personnes.

Ces transferts d’émotion sont visibles dans les emplois du domaine des services par exemple. Être assailli.e de clients de mauvaise humeur peut amener un·e employé·e à l’être également. Cette interaction est aussi vraie dans l’autre sens. Si ce/cette employé.e n’est pas de bonne humeur il/elle peut le transférer aux clients, même si le service est satisfaisant.

On va même jusqu’à parler de travail émotionnel dans les cas où l’employé·e « se force » à exprimer une émotion attendue [5] ! Cela nous amène à nous demander si les émotions exprimées volontairement peuvent être aussi contagieuses que celles qu’on ne contrôle pas.

Des chercheurs ont montré qu’il est plus probable qu’une émotion authentique soit partagée, à l’inverse d’une émotion forcée ou fortement simulée. L’authenticité prime sur  l’intensité [6] ! Il est donc plus important que des employés se sentent bien au travail : leur bonne humeur sincère  rendra davantage les clients contents et satisfaits que si les employés présentant un grand mais faux sourire. Cette distinction entre sourire vrai et sourire forcé est aussi présente dans les muscles activés : du côté de la sincérité, le « sourire de Duchenne » active automatiquement des muscles oculaires ; de l’autre côté, le « sourire social » ne les active pas [7]. Par exemple, l’administration de Botox, – bloquant l’utilisation des muscles du visage – diminue la facilité de reconnaissance des expressions [8].

 

Différences entre femmes et hommes.

En effet, nous ne sommes pas égaux dans nos échanges d’émotions. Certaines études ont notamment mis le doigt sur certaines différences entre les femmes et les hommes. Les femmes seraient plus sensibles à la contagion émotionnelle : elles détecteraient mieux les émotions de leurs interlocuteurs et imiteraient davantage ces émotions en retour [9]. A quoi ces différences peuvent-elles être dues ? Des chercheurs ont montré que les garçons apprenaient plus à inhiber l’expression de leurs émotions pendant leur enfance [10].

On peut également étudier ces différences du point de vue de la théorie de l’évolution. Celle-ci stipule qu’au cours de l’Histoire, ce sont les individus les mieux adaptés à leur environnement qui ont le plus de chance de survivre, de se reproduire et donc de transmettre les caractéristiques qui les rendent adaptés à leur environnement. Se basant sur cette théorie, Taylor et ses collègues démontrent que les femmes auraient développé une sensibilité aux émotions des autres plus accrue, car cela est plus adapté à leur survie [11]. En effet, puisque les femmes portent les enfants pendant 9 mois, elles en ont moins que les hommes. Les femmes doivent alors prendre plus de temps pour s’occuper de ceux qu’elles ont. De par cet investissement maternel important, elles doivent non seulement se protéger mais également protéger leur descendance en cas de danger. Cela est notamment facilité par la recherche de soutien social, pour lequel la communication et l’échange d’émotions sont nécessaires. Les hommes, quant à eux, adoptent une attitude d’attaque en cas de danger et cherchent par conséquent moins de soutien social. Ces différences de comportements face à un danger ancestral auraient ainsi amené des différences de sensibilité à la contagion émotionnelle.

 

Nuances !

Il est néanmoins important de nuancer la force et l’étendue de la contagion émotionnelle. Elle dépend, entre autres, de notre interlocuteur : plus on connaît quelqu’un, plus on est susceptible d’imiter ses émotions. Il apparaît également que la contagion émotionnelle ne soit pas vraie pour toutes les émotions ou pour tous les contextes.

Comme l’illustre Guillaume Dezacache, chercheur en cognition sociale : « la similarité émotionnelle a peu de chance d’être la réponse par défaut pour tous les types d’émotion [12]. Bien que la perception de la peur ou du dégoût de quelqu’un puisse nous amener à ressentir de la peur ou du dégoût, percevoir de la colère chez quelqu’un nous induira de la peur ou de la soumission. ». Dans ce genre de cas, l’observateur va plus probablement répondre à l’émotion observée que la répliquer, c’est-à-dire prendre peur face à quelqu’un en colère plutôt que de se mettre en colère.

Pour conclure, la contagion émotionnelle est une interaction nécessaire permettant de créer du lien social. Ces interactions sont dépendantes du contexte, des personnes et même des émotions impliqués. Mais, bonne nouvelle : l’émotion la plus contagieuse, indépendamment du contexte, est la joie. Alors, souriez, vous êtes imités !

Aurore Pageot

 

 

À propos des séries

Cet article s’inscrit dans le cadre de la série « cognition sociale » créée par Cog’Innov pour comprendre le fonctionnement du cerveau en situation sociale. Cette série est née en partenariat avec Coralie Chevallier, chercheuse et enseignante au Département d’Etudes Cognitives de l’Ecole Normale Supérieure.

 

Edition

Laure Duchamp et Emmanuelle Bonnet

 

Illustration

Marianne Tricot est une illustratrice scientifique formée à l’École Estienne. Elle travaille en tant que free-lance et est à l’origine des Éditions Monocyte, structure d’auto-édition de vulgarisation scientifique et de
didactique visuelle.
https://www.mariannetricot.com/

 

 

Références

[1] Hatfield, E., Cacioppo, J. T., & Rapson, R. L. (1993). Emotional contagion. Current directions in psychological science, 2(3), 96-100.

[2] Feldman, R., Magori-Cohen, R., Galili, G., Singer, M., & Louzoun, Y. (2011). Mother and infant coordinate heart rhythms through episodes of interaction synchrony. Infant Behavior and Development, 34(4), 569-577.

[3] Laurent, H. K., Ablow, J. C., & Measelle, J. (2012). Taking stress response out of the box: Stability, discontinuity, and temperament effects on HPA and SNS across social stressors in mother–infant dyads. Developmental psychology, 48(1), 35.

[4] Barsade, S. G. (2002). The ripple effect: Emotional contagion and its influence on group behavior. Administrative Science Quarterly, 47(4), 644-675.

[5] Morris, J. A., & Feldman, D. C. (1996). The dimensions, antecedents, and consequences of emotional labor. Academy of management review, 21(4), 986-1010

[6] Hennig-Thurau, T., Groth, M., Paul, M., & Gremler, D. D. (2006). Are all smiles created equal? How emotional contagion and emotional labor affect service relationships. Journal of Marketing, 70(3), 58- 73.

[7] Ekman, P., Davidson, R. J., & Friesen, W. V. (1990). The Duchenne smile: Emotional expression and brain physiology: II. Journal of personality and social psychology, 58(2), 342.

[8] Neal, D. T., & Chartrand, T. L. (2011). Embodied emotion perception: amplifying and dampening facial feedback modulates emotion perception accuracy. Social Psychological and Personality Science, 2(6), 673-678.

[9] Doherty, R. W., Orimoto, L., Singelis, T. M., Hatfield, E., & Hebb, J. (1995). Emotional contagion: Gender and occupational differences. Psychology of Women Quarterly, 19(3), 355-371.

[10] Brody, L. R. (1985). Gender differences in emotional development: A review of theories and research. Journal of personality, 53(2), 102-149.

[11] Taylor, S. E., Klein, L. C., Lewis, B. P., Gruenewald, T. L., Gurung, R. A., & Updegraff, J. A. (2000). Biobehavioral responses to stress in females: tend-and-befriend, not fight-or-flight. Psychological review, 107(3), 411.

[12] Dezecache, G., Jacob, P., & Grèzes, J. (2015). Emotional contagion: its scope and limits. Trends in cognitive sciences, 19(6), 297-299.

 

 

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Qui est l'auteure ?

Aurore Pageot
Après une première année de master en sciences cognitives à Paris, je me suis éloignée de la capitale pour effectuer un service civique sur la question des droits des femmes. Ne sachant pas choisir entre ces deux domaines des sciences cognitives et l’égalité femmes-hommes, j’aimerai explorer les possibilités de regroupement de celles-ci. Comment peut-on appliquer les connaissances des sciences cognitives à l’avancement des droits des femmes ?

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