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« C’est la fin de la journée, enfin le moment de rentrer à la maison et de retrouver votre famille. Vous allez vers le parking, clés en main pour reprendre votre voiture, et là vous stoppez net …. Vous avez oublié où vous l’avez garée ce matin ! Vous restez un instant planté(e) à l’entrée du parking à considérer les possibilités qui bombardent votre esprit : « J’ai dit bonjour au gardien ce matin… Oui mais avant ? J’étais près de la porte 5 ! Non, c’était lundi… Ou peut-être à côté du poteau en face des escaliers ? Non, ça c’était hier ! » Mais que se passe-t-il ? Pourquoi votre esprit vagabonde-t-il ainsi entre ces différents souvenirs ? Pourquoi le souvenir pertinent semble-t-il ainsi bloqué dans les tiroirs de votre mémoire ? »

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Cet effet d’oubli induit par l’effort de remémoration est appelé en anglais « Retrieval Induced Forgetting effect » (effet RIF), soit en français « l’oubli induit par le rappel ». Les chercheurs en psychologie se sont penchés pour la première fois sur ce phénomène en 1994 [1]. Dans une expérience, ils ont proposé aux participants d’apprendre des mots associés en paires de Catégorie-Objet : « Fruit-Orange »/ « Fruit-Pomme » ou « Animal-Lion »/ « Animal-Eléphant » etc. Ils trouvèrent que lorsque les participants devaient réactiver certains mots d’une même catégorie (« Fruit-Orange »), ils ne parvenaient pas à se souvenir d’autres mots de cette même catégorie (« Fruit-Pomme »). En revanche, ils arrivaient parfaitement bien à se souvenir des autres associations (« Animal-Lion », « Animal-Éléphant »). Revenons à notre situation initiale : lorsque vous essayez de récupérer le souvenir de l’emplacement de votre voiture, celui-ci s’embrouille avec des souvenirs similaires passés. En revanche, vous pouvez tout à fait vous souvenir d’autres détails de votre journée qui n’ont rien à voir avec votre place de parking ; par exemple le fait d’avoir dit bonjour à votre gardien qui revenait de son congé maladie ! »

Le fonctionnement du RIF effect est encore en débat dans le champ scientifique, mais il existe aujourd’hui deux théories dominantes qui permettraient de l’expliquer [2].

 

Inhibition ?

La première hypothèse, dite de l’inhibition [3], propose que notre cerveau ne se souvient pas des informations qui sont jugées inutiles (voir schéma 1). Dans la situation étudiée, cela signifierait que l’emplacement de parking ait été traité comme une information qu’il n’était pas nécessaire de garder en mémoire, c’est pourquoi il est impossible de s’en souvenir. Comment cette information est-elle passée à la trappe ? Lorsque nous tentons de récupérer un souvenir, nous utilisons certains indices pour nous en rapprocher. Le problème est que ce mécanisme de récupération par les indices réactive tous les souvenirs qui y sont attachés… Dans le cas du parking, tous les souvenirs associés à votre voiture remontent à la surface de votre conscience, même ceux de la semaine passée. Votre cerveau procède alors à un tri de l’information pour réprimer celles qui sont inutiles, et soudain… Impossible de vous souvenir de votre place de parking ! Ainsi selon cette hypothèse, l’effet RIF serait une conséquence directe du fait que notre cerveau inhibe les informations qu’il juge inutiles, pour éviter d’être trop parasité.

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Compétition ?

Mais certains scientifiques suggèrent une autre explication au fait que l’on se retrouve si souvent à tourner en rond sur les parkings de supermarché : ils proposent l’hypothèse dite de compétition (voir schéma 2). Selon cette hypothèse, nous aurions en mémoire des souvenirs plus forts ou plus « saillants » que d’autres, et donc plus facilement récupérables. On se souvient plus aisément de son propre numéro de téléphone que de celui de ses grands parents car le premier nous est plus familier que le second (sauf exception !). De même, si en garant votre voiture vous avez rencontré un collègue sympathique, vous vous souviendrez plus facilement de cette rencontre que de l’emplacement de votre voiture car, une fois encore, le premier souvenir est plus marquant que le second. Selon cette théorie, nos souvenirs seraient donc en compétition les uns avec les autres et les plus marquants reviendraient donc plus vite et plus facilement à notre esprit.

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Mais pourquoi notre mémoire nous jouerait-elle de si mauvais tours ?

L’effet RIF est en fait une conséquence directe de la performance des mécanismes de la mémoire. En effet, il faut savoir que l’oubli est indispensable au bon fonctionnement de la mémoire. Ainsi, se souvenir de toutes les places de parking que vous avez utilisées dans votre vie ne vous servirait strictement à rien ! De ce fait, votre mémoire sélectionne les informations qu’elle juge pertinentes et évacue celles qui ne le sont pas. Plus concrètement, vous connaissez certainement la place de parking qui vous est attitrée dans votre immeuble ou celle que vous préférez sur votre lieu de travail. En revanche, si un jour vous changez exceptionnellement d’emplacement, votre cerveau se débarrassera certainement plus vite de cette information puisqu’elle sera potentiellement jugée obsolète.

Par ailleurs, il est aussi important de savoir que, contrairement aux idées reçues, notre mémoire ne fonctionne pas comme un appareil photo, ou une caméra qui enregistre et ressort les informations telles quelles. Bien au contraire ! Lorsque nous vivons une expérience, nous l’enregistrons en mémoire dans un premier temps. Mais à chaque fois que nous nous remémorons le souvenir de cette expérience, il est modifié en fonction de l’environnement dans lequel nous nous trouvons. À chaque fois que nous faisons appel à ce souvenir, il est susceptible d’être modifié voire parfois complètement effacé, comme nous l’avons vu précédemment : c’est ce que l’on appelle la «labilité* des souvenirs»[4]. Ainsi, selon le mécanisme dit de « reconsolidation », nos souvenirs s’éloignent de leur état initial au-fur-et-à-mesure que nous tentons de les récupérer : bien souvent, la dernière version du souvenir est bien loin de l’expérience telle que nous l’avons réellement vécue !

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Nous est-il alors possible de lutter contre cet effet RIF ?

Oui! Il existe bien certaines stratégies. On sait notamment que la manière dont on apprend les choses peut directement faciliter le rappel du souvenir. Nous avons appris de la théorie de la compétition que les évènements marquants, ou rappelés régulièrement, sont plus faciles à remémorer. Quelle leçon tirer de cela ?

Faire attention aux petits détails ! Lorsque vous sortez de votre voiture le matin, relevez un ou plusieurs détail(s) inhabituel(s) : un grand tag sur le mur ou une voiture de sport flamboyante.

Une autre stratégie (parfois plus difficile à mettre en place) consiste à faire l’effort de se rappeler plusieurs fois au cours de la journée où vous vous êtes garé : le numéro de votre place ou le chemin parcouru. En réactivant ainsi régulièrement le souvenir, vous retrouverez votre voiture plus facilement.

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L’effet RIF est donc un des mécanismes qui permet d’illustrer la complexité et la flexibilité de notre mémoire. Se remémorer un souvenir n’est pas un mécanisme unitaire ou linéaire, il fait appel à un réseau de souvenirs associés à l’information recherchée. En comprenant mieux ces mécanismes cognitifs, on peut mettre en place de simples stratégies pour faciliter notre quotidien. Cela vaut également et d’autant plus dans le cadre de traitements contre les maladies de type Alzheimer et autres troubles de la mémoire.

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Références et lectures :

1. Anderson MC, Bjork RA, Bjork EL (1994). Remembering Can Cause Forgetting: Retrieval Dynamics in Long-Term Memory . Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition
2. Murayama K, Miyatsu T, Buchli D, Storm B (2014) Forgetting as a consequence of retrieval: a meta-analytic review of retrieval-induced forgetting. Psychological Bulletin, 140 : http://centaur.reading.ac.uk/37052/
3. Perfect TJ, Stark LJ, Tree JJ; Moulin C, Ahmed L, Hutter R. (2004) Transfer appropriate forgetting: The cue-dependent nature of retrieval-induced forgetting. Journal of Memory and Language
4. Nader K, Hardt O. (2009)A single standard for memory: the case for reconsolidation Nature Reviews Neuroscience 10

Lexique:

Labilité du souvenir: Il est admis que les connexions entre les neurones au niveau des synapses constituent la signature d’un souvenir particulier. La théorie de reconsolidation stipule que chaque rappel du souvenir entraine une réactivation de ses neurones qui supportent le souvenir en question. Cette réactivation met en place une série de réaction cellulaires qui va impacter les synapses de ce réseau neuronal, soit pour les renforcer, soit au contraire pour les affaiblir ; d’où le terme de labilité (4).

Edition

Judith Lenglet et Alexandre Devaux

Illustration

Fiamma Luzzati est une auteure de bandes dessinées italienne qui tient un blog scientifique sur le site du Monde ww.lavventura.blog.lemonde.fr. Elle a publié Les aventures d’une Italienne à Paris (Rozebade, 2012), Le cerveau peut-il faire deux choses à la fois? (Delcourt, 2015) et prépare un livre entièrement consacré au cerveau qui sortira en mai 2016 chez Delcourt.

Qui est l'auteure ?

Aurore Malet
Aurore Malet Karas est docteur en neurobiologie et passionnée de comportement animal. Elle aborde les questions de sciences cognitives par un angle interdisciplinaire. Après un double cursus en biologie et psychologie, Aurore s'est spécialisée dans la recherche sur la mémoire et souhaite en comprendre les mécanismes sous jacents.

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