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Croire en un libre-arbitre peut se définir comme avoir le sentiment d’être l’auteur.e de sa destinée. Il s’agit de croire que l’on a un contrôle sur soi et sur ce qui nous entoure. Dans de nombreuses situations, nous pensons avoir la capacité de faire des choix : si je me trouve devant une pilule bleue et une pilule rouge, que je veux prendre la pilule rouge et que je la prends effectivement, alors j’aurais le sentiment que ma volonté consciente est bien la cause de mon comportement.

 

Quand notre cerveau prend les devants…

Cependant, depuis quelques années, les avancées en sciences cognitives ont peu à peu apporté des éléments qui interrogent l’idée selon laquelle nos choix émaneraient de notre volonté consciente – notre libre-arbitre. Dans une expérience devenue célèbre, Libet demandait à chaque participant d’appuyer sur un bouton quand il le souhaitait, dans un laps de temps qui était indiqué par l’avancée d’un curseur. Juste après avoir actionné le bouton, le participant devait estimer l’avancée du curseur au moment où il avait pris conscience qu’il voulait appuyer. Libet avait préalablement placé des électrodes sur le crâne des participants afin de mesurer l’activité cérébrale durant le test. Les résultats de cette étude furent tout à fait étonnants : les électrodes rapportent une activité neuronale qui précède l’action, bien avant que les individus aient conscience de leur volonté d’appuyer. En d’autres mots, la volonté des participants reposerait sur une activité non-consciente, et c’est seulement à la suite de cette activité que les individus prendraient conscience de leur volonté.

En écho à cette étude, de nombreuses autres recherches ont confirmé ce résultat : il ne semble pas y avoir de volonté consciente induisant le comportement, même si les individus rapportent en être persuadés. En d’autres mots, on peut avoir le sentiment de choisir la glace à la fraise plutôt que celle à la framboise alors qu’en réalité, cette décision peut provenir d’influences externes non conscientes (une publicité par exemple) et non de notre choix délibéré.

 

Qui est responsable : moi ou mon cerveau ?

Ces résultats sont d’une importance fondamentale en ce qui concerne le jugement des actes punis par la loi. En effet, la justice base la responsabilité des individus sur leur capacité à faire des choix avec discernement : « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. » (article 122-1 du code pénal). Or, comme nous venons de le voir, les avancées scientifiques suggèrent que le lien entre volonté consciente et actions n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, même en l’absence de trouble mental. La justice et la morale sont donc fondées sur le présupposé qu’il existe un libre arbitre chez l’homme : elles le punissent car elles estiment que s’il commet des crimes et des délits, il le fait de manière délibéré.

Si certaines de nos institutions et de nos normes reposent sur l’idée de libre arbitre, il est intéressant de se demander à quoi ressemblerait notre société si l’on ne croyait pas en l’existence du libre arbitre ? Autrement dit, quel est le rôle de la croyance au libre arbitre pour le fonctionnement de notre société ?

 

Une société sans libre arbitre : une société sans morale

Des chercheurs en psychologie sociale ont exploré les effets des croyances concernant le libre-arbitre sur les comportements sociaux des individus. Si l’on considère qu’il faut avoir un libre-arbitre pour être tenu responsable d’une action , un individu amené à penser que le libre-arbitre n’existe pas peut-il se concevoir comme responsable ?

Les expérimentateurs ont manipulé les croyances en un libre-arbitre en faisant lire un texte différent à deux groupes d’individus. Un groupe devait lire un texte démontrant que le libre-arbitre n’était qu’une illusion tandis que l’autre groupe lisait un texte n’ayant pas de lien avec le libre-arbitre. Suite à cela, les individus dont les croyances en un libre-arbitre avaient été diminuées avaient une plus grande tendance à tricher, à se conformer au groupe, à moins coopérer et enfin à éprouver moins de gratitude envers autrui.

D’autres chercheurs se sont intéressés aux effets de ces croyances sur la neurocognition1 [10]: leurs résultats montrent que les erreurs faites par un individu étaient moins importantes à ses yeux lorsque celui-ci ne croyait pas au libre-arbitre. En effet, faire des erreurs peut paraître moins grave si je sais à l’avance que de toute façon, je n’ai pas suffisamment de contrôle pour les éviter.

 

 

Les résultats des études citées viennent nuancer la responsabilité qui est attribuée aux individus jugés coupables. En effet, le simple fait de savoir que malgré un cerveau « sain », un individu n’est pas toujours conscient des causes de ses pensées et de ses actions semble réduire sa responsabilité, et donc sa culpabilité. Il est cependant délicat d’affirmer que le libre-arbitre n’est qu’une illusion : ce que les études semblent montrer c’est que dans certains cas, il s’agit d’une illusion. Ces enjeux sont d’une importance cruciale car tous les jours, des centaines de personnes sont jugées et déclarées coupables. Afin de décider avec plus de justesse de la culpabilité d’un individu, il serait souhaitable que juristes et scientifiques travaillent de concert à l’élaboration d’une responsabilité morale qui soit ancrée tant dans le maintien de la paix sociale que dans la réalité du fonctionnement cérébral humain.

Louis Violeau

Edition

Judith Lenglet, Aurore Mallet et Marie Lacroix

Notes

1 La neurocognition est le fait qu’une fonction cognitive (e.g. la mémoire, l’attention …) soit liée à une ou plusieurs zones cérébrales (e.g. le cortex préfrontal). Dans notre cas, la fonction cognitive en question est la « détection d’une erreur » et la zone cérébrale, le « cortex cingulaire antérieur ».

 

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Qui est l'auteure ?

Louis Violeau
Louis Violeau est doctorant en Neuropsychologie Clinique au sein du Laboratoire de Psychologie de l'Université de Bordeaux. Il s’intéresse à l'apport des croyances en un libre-arbitre dans le processus de réhabilitation sociale des personnes souffrant de schizophrénie. Ces croyances permettrons, il espère, que les personnes en situation de handicap psychique puissent se percevoir comme ayant plus de contrôle sur eux-même et sur leur environnement, favorisant ainsi leur insertion dans la société.

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