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En 2016, lors d’un sondage mondial sur près de 66 000 participants visant à évaluer la confiance accordée aux vaccins, 41% des français ont rejeté la proposition suivante : « Les vaccins sont sans danger » ! [1] C’est dans le pays de Louis Pasteur que la confiance envers la vaccination est la plus faible.

D’où vient cette peur ? Est-elle fondée ? ! Malheureusement non, il y a un consensus scientifique sur la non-dangerosité des vaccins obligatoires et leur efficacité sanitaire [2,3]. A l’image du réchauffement climatique, le débat qui existe sur la dangerosité des vaccins est sociétal, pas scientifique.

Pourquoi sommes-nous si nombreux à croire que les vaccins sont dangereux ? Serions-nous simplement trop crédules ? Les sciences cognitives peuvent nous aider à mieux comprendre l’attrait largement répandu pour cette fausse croyance : quels sont donc les ressorts psychologiques de notre méfiance vis-à-vis des vaccins ?

 

Une société trop crédule ?

Une première manière d’expliquer la persistance de cette fausse croyance consisterait simplement à dire que nous sommes trop crédules, absorbant comme une éponge l’information qui nous parvient sans évaluation critique [4].

Faisons une pause ici et imaginons une société où les individus qui la composent accepteraient n’importe quelle information. Dans cette société où régnerait une confiance aveugle entre les individus, la communication ne serait pas fiable car il n’y aurait aucun contrôle sur l’information en circulation. En effet, en l’absence de contrôle, n’importe qui pourrait se mettre à mentir pour tirer avantage des autres.

D’un point de vue évolutionnaire, on comprend pourquoi la crédulité n’est pas une stratégie adaptative pour maintenir le lien social sur le long terme : certains passagers clandestins pourraient tricher allègrement en usant du mensonge !

Au cours de l’évolution, nous avons donc développé des mécanismes psychologiques qui nous permettent d’évaluer la fiabilité de l’information qui nous est transmise [5]. Pour ce faire, nous évaluons la source de transmission de l’information (qui ?) ainsi que son contenu (quoi ?). Qu’en est-il pour la vaccination ? Une possibilité est que nous sommes particulièrement méfiants vis-à-vis des personnes qui communiquent sur la vaccination (qui ?) ; comme les laboratoires pharmaceutiques qui n’ont pas toujours bonne presse auprès de la population. Une autre option est que nous nous méfions de la vaccination car le contenu même de cette pratique (quoi ?) est contre-intuitif, alors que la position anti-vaccination est très intuitive sur le plan psychologique.

 

La vaccination est contre-intuitive

Une croyance plus intuitive qu’une autre, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie qu’elle correspond mieux à certaines propriétés de notre esprit. Par exemple, le sucre est particulièrement attractif pour notre cerveau car il active le système de la récompense. En revanche, les brocolis l’activent beaucoup moins, ils nous paraissent donc naturellement moins attractifs ! Nous pouvons appliquer le même principe aux croyances.

Le contenu d’une idée sera plus ou moins attractif en fonction des propriétés psychologiques sur lesquelles elle repose. Une croyance intuitive est une croyance qui véhicule ce type d’idée attractive. En tant que telles, ces croyances sont facilement traitées par notre système cognitif : on les comprend rapidement, on peut en tirer des déductions rapides et convaincantes.

La vaccination est typiquement un exemple d’idée particulièrement contre-intuitive : il nous est difficile de comprendre pourquoi les vaccins sont efficaces, alors qu’il est très facile de s’imaginer les dangers qu’ils peuvent comporter. Pour bien le comprendre, il faut peut-être rappeler que cette pratique revient à demander à des personnes saines de se protéger contre un danger imperceptible, par prévention, en acceptant de se faire injecter dans le sang une maladie en faible quantité, par un expert en blouse blanche… C’est du moins comme ça que notre cerveau le perçoit automatiquement !

 

Analysons plus précisément deux propriétés de cette pratique : le caractère imperceptible du danger et la dimension préventive de la vaccination.

Le caractère imperceptible du danger pèse lourd dans la balance : s’il y avait une épidémie de choléra en France la vaccination deviendrait tout de suite beaucoup plus intuitive… Aujourd’hui, nous ne percevons pas les dangers de la non-vaccination car nous avons la chance de vivre dans un pays où la majorité de la population est vaccinée. C’est pourquoi nous sous-estimons son utilité !

De plus, le principe préventif [1] sur lequel repose la vaccination va à l’encontre d’un des mécanismes psychologiques de défense les plus puissants dont nous a dotés l’évolution : le dégoût. Il nous permet d’éviter la nourriture avariée et les pathogènes qui menacent notre santé [6]. Il semblerait que ce mécanisme de détection des pathogènes s’active par « erreur » pour les vaccins [7] : ceux-ci réveillent notre forte méfiance contre tout produit non-identifié qui pourrait pénétrer notre corps – d’autant plus si on nous dit que ce produit contient des pathogènes !

 

Un cerveau “mal fichu” ?

Comprendre le fonctionnement de la vaccination pourrait changer la donne,  mais cette connaissance est aujourd’hui incarnée par l’autorité d’un expert qu’il faut croire par délégation. Evaluer la fiabilité d’un expert n’est pas facile :  on veut bien croire qu’il a certaines compétences et qu’il n’est pas malveillant mais quand même, dans l’incertitude, nous préférons nous orienter vers la position qui comporte les coûts d’erreur (perçus) les plus faibles.

Replaçons-nous dans la perspective évolutionniste : il vaut mieux être un peu trop parano plutôt qu’aveuglément crédule [8], particulièrement sur des questions d’une importance vitale comme l’évitement de pathogènes potentiellement mortels. Admettons que les vaccins soient vraiment dangereux, comme le perçoit naturellement notre cerveau, il vaut effectivement mieux les éviter.

On pourrait donc croire que notre cerveau est mal fichu… Après tout, il n’est même pas capable de nous faire prendre la bonne décision sur une question aussi vitale et simple que la vaccination ! Effectivement, notre cerveau est biaisé car il a été façonné dans notre environnement ancestral où les contraintes n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Il s’est adapté à notre environnement ancestral, à l’époque il n’y avait pas de vaccins. Nous sommes des Hommes modernes avec un cerveau préhistorique [9] : il ne faut donc pas s’étonner si notre cerveau nous joue parfois des tours… Comme lorsqu’il rend la vaccination profondément contre-intuitive !

 

La transmission des croyances anti-vaccin

Le caractère attractif de la croyance en la dangerosité des vaccins lui permet de s’exporter, à travers la communication, d’un niveau micro (le cerveau d’un individu) à un niveau macro (la société). Les histoires à propos des dangers de la vaccination sont très attractives, au même titre que les potins. Elles seront donc plus facilement acceptées, transmises et mémorisées, prenant très vite un caractère épidémique [10]. En revanche, les histoires à propos de la non-dangerosité de la vaccination sont d’un intérêt très faible. Il nous est vital d’identifier si un produit est dangereux, c’est une information éminemment stratégique, alors qu’une information sur la non-dangerosité d’un produit est banale.

 

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Malgré ce constat pessimiste, il y a de l’espoir ! Par exemple la simple prise de conscience du consensus scientifique sur la question réduit les craintes liées à la vaccination [11]. On peut aussi compter sur nos capacités de raisonnement en proposant des tables rondes où l’on pourrait discuter et argumenter avec des experts de la santé [12]. C’est par la confiance en nos institutions médicales que la couverture vaccinale restera à un niveau suffisant pour maintenir un haut niveau de sécurité sanitaire. Cette confiance repose sur la connaissance, mais pour y avoir accès il faut comprendre sa méthode de production : la science. Pour saisir la valeur de la méthode scientifique il faut s’initier à l’esprit critique dès le plus jeune âge. C’est la voie royale de l’émancipation intellectuelle, elle nous évite de succomber aux innombrables biais cognitifs qui nous induisent en erreur et peuvent engendrer des effets pervers à un niveau sociétal. Cette responsabilité incombe autant aux individus eux mêmes qu’aux acteurs du savoir de notre société !

Sacha Yesilaltay

 

À propos des séries

Cet article s’inscrit dans le cadre de la série « cognition sociale » créée par Cog’Innov pour comprendre le fonctionnement du cerveau en situation sociale. Cette série est née en partenariat avec Coralie Chevallier, chercheuse et enseignante au Département d’Etudes Cognitives de l’Ecole Normale Supérieure.

Edition

Judith Lenglet et Marie Lacroix

Illustration

Jules Zimmermann

 

Références

[1] Larson, H. J., et al. (2016). The State of Vaccine Confidence 2016: Global Insights Through a

67-Country Survey. EBioMedicine, 12, 295-301.

[2] Institute of Medicine. (2012). Adverse effects of vaccines: Evidence and causality. Washington, DC: The National Academies Press.

[3] Maglione, M. A., et al. (2014). Safety of Vaccines Used for Routine Immunization of US Children: A Systematic Review. Pediatrics, 134(2), 325-337. doi:10.1542/peds.2014-1079

[4] Mercier, H. (2017). How gullible are we? A review of the evidence from psychology and social science. Review of General Psychology.

[5] Sperber, D., Clément, F., Heintz, C., Mascaro, O., Mercier, H., Origgi, G., & Wilson, D.

(2010). Epistemic vigilance. Mind and Language, 25(4), 359–393.

[6] Curtis, V. et al. (2004) Evidence that disgust evolved to protect from risk of disease. Proc. R. Soc. Lond. B: Biol. Sci. 271, S131–S133

[7] Sperber, D., & Hirschfeld, L. A. (2004). The cognitive foundations of cultural stability and

diversity. Trends in Cognitive Sciences, 8(1), 40–46.

[8] Martie, H., & Nettle, D. (2006). The paranoid optimist. Personality and Social Psychology

Review, 1, 1–62.

[9] Goldschmidt, C. (2016) Homme moderne, cerveau préhistorique. Brève CogInnov. http://coginnov.org/homme-moderne-cerveau-prehistorique/

[10] Sperber, D. (1996). La contagion des idées. Paris, Odile Jacob, 3, 291.

[11] Van der Linden, S. L., Clarke, C. E., & Maibach, E. W. (2015). Highlighting consensus among medical scientists increases public support for vaccines: evidence from a randomized experiment. BMC Public Health, 15, 1207.

[12] Miton, H., & Mercier, H. (2015). Science and Society Cognitive Obstacles to Pro-Vaccination Beliefs. Trends in Cognitive Sciences, 19(11), 633–636

[1] Le principe préventif : s’injecter une petite quantité de maladie pour éviter de la développer plus tard.

 

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Qui est l'auteure ?

Sacha Yesilaltay
Après une licence de sociologie, je me suis orienté vers un master de sciences cognitives pour étudier les déterminants psychologiques du social. Fasciné par la méthode scientifique et promoteur de l’esprit critique, je m’intéresse à la diffusion des connaissances pseudo- scientifiques. Je suis convaincu que prendre conscience de la façon dont notre cerveau fonctionne est nécessaire pour éviter les pièges qu’il nous tend. C’est pourquoi, la vulgarisation des connaissances en sciences cognitives m’apparaît comme tout à fait indispensable.

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