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Un ascenseur dans une tour de bureau, quelques secondes de calme avant de rejoindre l’open-space. Au deuxième étage un costume-cravate embarque avec vous et bizarrement, ne se tourne pas vers la porte mais vous regarde fixement. Pas besoin d’être introverti pour trouver la scène très inconfortable. Mais qu’est-ce qui fait que cette situation étrange nous fait nous sentir si mal à l’aise ?

 

Regarde-moi directement, mais pas trop longtemps …

« Le premier regard suffit souvent pour nous faire fuir », disait Goethe. Le regard direct est un stimulus particulier chez l’humain, il met en jeu des processus émotionnels complexes [1]. Ce stimulus est en général dilué dans les interactions sociales. Un regard direct et soutenu est inhabituel et désagréable. Dans une étude menée chez près de 500 participants de diverses nationalités, des chercheurs de UCL (University College of London) ont établis la durée maximale moyenne tolérée d’un regard à 3.3 secondes [2] ; ainsi, être fixé du regard plus longtemps entre en dissonance par rapport à la norme sociale établie : qu’est ce qui fait que nous ne supportons pas plus que ces petites 3 secondes d’intimité ?

Le regard soutenu d’un inconnu peut être interprété de différentes manières. Il peut traduire l’intention d’engager la conversation : lors d’une interaction sociale, le regard direct est un signe envoyé à l’autre juste avant et juste après avoir parlé, pour signaler un changement d’interlocuteur [3], c’est la conclusion à laquelle sont arrivés des chercheurs canadiens en suivant les regards chez des duos de participants jouant à un jeu de questions/réponses. Le regard de l’autre traduit aussi son intention : on ne peut s’empêcher de se mettre à sa place et de chercher à deviner ce qu’il pense [4]. Est-il menaçant ? Cherche-t-il à flirter ? Est-ce que j’ai un gros bouton sur le nez ?

 

Domination, attirance, problèmes de peau : un regard qui en dit long

La question de la potentielle menace suggérée par le regard soutenu d’un inconnu n’est pas anodine. Chez l’animal comme chez l’homme, un contact visuel direct joue un rôle important dans l’établissement d’un rapport de force dominant/dominé. Dans une confrontation, maintenir un contact visuel peut indiquer une lutte pour la domination alors que l’aversion au regard suggère un retrait du conflit [5]. Si cet étrange inconnu nous fixe, c’est peut-être pour nous provoquer : dans ce cas-là, mieux vaut ne pas se trouver dans un ascenseur sans issue !

Il est aussi possible que cet inconnu pense éveiller une attirance physique en établissant un contact visuel. La croyance populaire veut qu’il soit possible de tomber amoureux de quelqu’un en un regard, le fameux « coup de foudre ». La science n’a pas rejeté cette hypothèse, bien au contraire : des études montrent qu’en seulement deux minutes, le regard soutenu améliore drastiquement notre perception de l’autre allant jusqu’à s’apparenter à de l’attirance ou de l’affection [6].

Moins agréable, la question : « Est-ce que j’ai un gros bouton sur le nez ? » peut aussi se poser dans ce genre de situation. Un regard soutenu d’un inconnu augmente le « self-awareness », c’est-à-dire la conscience, la perception que l’on a de soi [7], et plus particulièrement la manière de percevoir son corps. Ce sont des chercheurs français qui ont fait cette constatation : devant des images à fort potentiel émotionnel, les participants testés évaluaient leur réaction de manière plus pertinente et détaillée quand ils avaient été exposés à un regard direct par rapport à un regard en biais ou à une simple croix.  Ainsi, quand on est observé, on se demande ce que l’autre voit, on s’examine intérieurement, et l’on se demande ce qui peut justifier un regard aussi prolongé.

 

Dans un ascenseur, tout est pire !

Ainsi, que l’on perçoive d’abord la menace, la tentative de séduction ou la curiosité de l’autre devant la bizarrerie que représenterait notre propre visage, être regardé fixement par quelqu’un sème le doute dans notre esprit. Ce regard nous fait naturellement nous interroger sur les intentions de celui trop en face de nous. Cependant, si la situation peut être gênante n’importe où, elle peut être insoutenable dans un ascenseur, pourquoi ?

Tout d’abord, parce qu’un ascenseur nous contraint à nous retrouver physiquement proches de gens qui ne font pas partie de notre cercle intime. L’anthropologue Edward T Hall parle d’une violation de la « proxémie ». Autrement dit, on n’occupe pas l’espace en groupe dans un ascenseur de la même façon que dans un espace ouvert. D’après lui, pour un occidental, l’espace intime est délimité par un cercle de 45 cm de rayon en moyenne, l’espace personnel 1,2 mètre de rayon, l’espace social 3,6m et l’espace public se situe au-delà [8]. Théoriquement, il serait donc préférable d’interagir avec les inconnus des ascenseurs à au moins 1,2 mètre de distance. Malheureusement, la taille moyenne des ascenseurs nous force à nous retrouver beaucoup plus proches les uns des autres, entraînant un sentiment de malaise.

Par ailleurs, selon Erving Goffman, l’ascenseur est un « microcosme social » dans lequel les interactions sont dictées par des micro-rites (que certains pourraient appeler des civilités, des habitudes, ou des bonnes manières). Parmi ces micro-rites, on retrouve le rituel d’évitement qui consiste à ne pas regarder les autres dans les yeux. Dans le deuxième tome de La mise en scène de la vie quotidienne, Goffman avance que la “conservation de l’ordre public » est fondée sur une phobie anthropologique du contact [9]. Nous en faisons l’expérience tous les jours : qui n’a jamais prétendu préférer prendre les escaliers quand la solution alternative est d’endurer cinq étages d’ascenseur avec son voisin en souriant d’un air gêné ?

En définitive, ne vous sentez pas coupables si vous vous sentez mal à l’aise sous le regard soutenu d’une personne dans un ascenseur. Plutôt, songez que mieux comprendre pourquoi vous donnera peut-être le courage de rendre son regard à cet indiscret inconnu …

Sophie Baltassis

À propos des séries

Cet article s’inscrit dans le cadre de la série « cognition sociale » créée par Cog’Innov pour comprendre le fonctionnement du cerveau en situation sociale. Cette série est née en partenariat avec Coralie Chevallier, chercheuse et enseignante au Département d’Etudes Cognitives de l’Ecole Normale Supérieure.

Edition

Alexandre Devaux et Laure Duchamp

Illustration

Jules Zimmermann

 

Références

[1] Conty, L., N’Diaye, K., Tijus, C., & George, N. (2007). When eye creates the contact! ERP evidence for early dissociation between direct and averted gaze motion processing. Neuropsychologia, 45(13), 3024-3037.

[2] Binetti, N., Harrison, C., Coutrot, A., Johnston, A., & Mareschal, I. (2016). Pupil dilation as an index of preferred mutual gaze duration. Royal Society open science, 3(7), 160086.

[3] Ho, S., Foulsham, T., & Kingstone, A. (2015). Speaking and listening with the eyes: gaze signaling during dyadic interactions. PloS one, 10(8), e0136905.

[4] George, N., & Conty, L. (2008). Facing the gaze of others. Neurophysiologie Clinique/Clinical Neurophysiology, 38(3), 197-207.

[5] Tang, D., & Schmeichel, B. J. (2015). Look me in the eye: manipulated eye gaze affects dominance mindsets. Journal of Nonverbal Behavior, 39(2), 181-194.

[6] Kellerman, J., Lewis, J., & Laird, J. D. (1989). Looking and loving: The effects of mutual gaze on feelings of romantic love. Journal of Research in Personality, 23(2), 145-161.

[7] Baltazar, M., Hazem, N., Vilarem, E., Beaucousin, V., Picq, J. L., & Conty, L. (2014). Eye contact elicits bodily self-awareness in human adults. Cognition, 133(1), 120-127.

[8] Edward T. Hall. (1968). « Proxemics », Current Anthropology , University of Chicago Press, vol. 9, no 2-3.

[9] Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne; 2 les relations en public. Paris, Éditions de Minuit.

 

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Qui est l'auteure ?

Sophie Baltassis
Originellement étudiante en médecine, Sophie Baltassis est actuellement en master 2 de sciences cognitives à l’ENS. Elle étudie les modifications comportementales induites par différents antidépresseurs à l’Institut du Cerveau et de la Moelle sous la direction de Sébastien Bouret. Passionnée par l’étude des troubles mentaux, Sophie souhaiterait contribuer à la réduction de l’influence des pseudosciences en psychiatrie, et c’est dans cet esprit qu’elle étudie les sciences cognitives.

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