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Neuroéducation, neurosagesse, neuroconscience… Les neurosciences sont à la mode ! Et tant mieux, car cela permet de nous interroger : à quoi servent les neurosciences ? Peut-on vraiment en déduire des préconisations pour notre quotidien ?

Un des thèmes à la mode est la « neuroéducation » : elle est souvent présentée comme une méthode miracle car on pourrait soi-disant déduire des résultats neuroscientifiques des stratégies d’enseignement. Toutefois, les neurosciences nécessitent interprétation et tests avant d’être appliquées dans les salles de classe. Alors examinons une découverte des neurosciences sur la curiosité (Kang, 2009) : plus notre curiosité est stimulée, plus les régions du cerveau impliquées dans l’anticipation de la récompense (striatum) et dans la mémorisation (hippocampe) sont activées. Donc plus on est curieux, plus on désire connaître la réponse, et plus on mémorise !

Les neurosciences permettent ainsi de fixer l’objectif suivant : pour faciliter l’apprentissage, il faut solliciter la curiosité des enfants. Mais comment faire ? C’est là que l’association entre neuroscience et psychologie cognitive révèle tout son intérêt. En troquant l’imagerie cérébrale contre l’étude du comportement, la psychologie cognitive permet de comprendre le fonctionnement des individus dans des contextes expérimentaux, plus proches du « monde réel ».

Alors petite mise en situation de psychologie cognitive (Bonawitz, 2011) : vous montrez à des enfants de 5 ans un objet ayant plusieurs fonctionnalités. Votre objectif est que chaque enfant sache en utiliser les différentes fonctions (musique, lumière, miroir, son). Pour cela, trois options :

  • Option 1 : vous lui donnez l’objet et partez : « débrouille-toi mon petit »
  • Option 2 : vous lui montrez une propriété de l’objet et lui donnez l’objet : « écoute et regarde-moi »
  • Option 3 : vous commencez à lui montrer une propriété de l’objet, puis vous feignez un coup de téléphone et laissez l’enfant seul avec le jouet : « continue, je reviens »

Dans l’option 1, l’enfant ne va que très peu explorer l’objet. Dans l’option 2, la situation depédagogie magistrale, l’enfant apprend rapidement la propriété montrée mais n’explore que très peu les autres fonctions de l’objet. Conformément au résultat des neurosciences, c’est bien dans l’option 3, celle d’apprentissage accidentel, qui éveille la curiosité, que l’enfant explore le plus les différentes fonctions de l’objet. La possibilité de découvrir librement stimule donc la curiosité de l’enfant et de façon autonome, l’enfant apprend !

Alors concrètement, comment faire à l’école ? Là encore, la psychologie cognitive ne pourra pas apporter une méthode magique. Elle permettra seulement d’aiguiller les stratégies pédagogiques, car en définitive, seul l’enseignant sera en mesure de les développer et de les adapter : lui seul connaît sa classe et ses élèves !

Ainsi, contrairement à ce que pourrait laisser croire l’actuel engouement « neuromaniaque », les neurosciences n’apportent pas de solutions clés-en-main pour résoudre nos problèmes de société. Elles permettent « seulement » de comprendre toujours plus précisément les mécanismes de notre cerveau et gagnent donc à être expérimentées de manière rigoureuse au travers de la psychologie cognitive pour avoir de réelles implications pratiques. Alors attention à ne pas invoquer à outrance les neurosciences et précipiter leur interprétation : cela évitera de construire de nouveaux neuromythes !

Calliste

Edition

Marie Lacroix et Pierre Bonnier

Illustration

Jules Zimmermann

Références

Bonawitz, E., Shafto, P., Gweon, H., Goodman, N. D., Spelke, E., & Schulz, L. (2011). The double-edged sword of pedagogy: Instruction limits spontaneous exploration and discovery.Cognition, 120(3), 322-330.

Kang, M. J., Hsu, M., Krajbich, I. M., Loewenstein, G., McClure, S. M., Wang, J. T. Y., & Camerer, C. F. (2009). The wick in the candle of learning epistemic curiosity activates reward circuitry and enhances memory. Psychological Science, 20(8), 963-973.

Qui est l'auteure ?

Calliste Scheibling-sève
Calliste Scheibling-Sève est en master de sciences cognitives à l'ENS Ulm. Depuis ses études à HEC Paris, elle étudie le monde de l'éducation dans une démarche à la fois pratique et théorique. Elle réalise actuellement son mémoire de recherche expérimentale sur le développement du raisonnement critique et de la créativité au sein du laboratoire Paragraphe de Paris 8 et en collaboration avec la fondation La Main à la Pâte.

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