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Actuellement, plus de la moitié de la population mondiale est bilingue [1]. Ainsi, l’exposition très précoce à plusieurs langues est de moins en moins rare chez de jeunes enfants, et son impact fait débat !

Beaucoup de parents parlant différentes langues s’interrogent : est-ce que mon enfant va apprendre correctement ses langues ? Comment va-t-il communiquer avec ses pairs ou encore va-t-il réussir à s’intégrer ? Alors que de nombreuses avancées dans le domaine de l’acquisition du langage ont été faites ces dernières années, certains « neuromythes » persistent. En effet, il n’est pas rare d’entendre certains intervenants de la petite enfance affirmer qu’exposer de très jeunes nourrissons à plusieurs langues pourrait avoir un effet négatif sur leurs apprentissages. Ces préjugés négatifs ont pris naissance dans certaines observations courantes chez les enfants bilingues : le mélange des mots des deux langues dans une même phrase, la production plus tardive des premiers mots ou encore un vocabulaire plus restreint par rapport aux enfants monolingues.

Bourdieu dénonçait déjà ces préjugés et voyait en eux un phénomène « d’unification du marché linguistique », conduisant certains parents à délaisser leur langue maternelle au détriment de leur propre capital culturel car ils redoutent l’échec et l’exclusion scolaire de leurs enfants. Ainsi, quand certains parents de niveaux-sociaux économiques élevés dépensent des fortunes en crèches bilingues et nourrices anglophones, d’autres, dans des situations économiques plus précaires, culturellement éloignés de la société française, parlant des langues plus rares comme le wolof, le soninké ou le kabyle, continuent à se taire.
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Mais d’un point de vue scientifique, est-ce que le bilinguisme précoce est négatif pour certaines langues et pas pour d’autres ? Qu’est-ce que les sciences cognitives apportent en réponse à ces interrogations ?
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Depuis plusieurs années un intérêt grandissant pour le bilinguisme et son impact sur le développement cognitif des très jeunes enfants a émergé. En effet, de nombreuses études ont révélé les avantages cognitifs des bilingues par rapport aux monolingues dans certaines tâches de mémorisation ou encore de flexibilité mentale. De tels effets peuvent être détectés chez des nourrissons très jeunes, dès 7 ou 12 mois [5][6] et ce, quelle que soit la langue apprise [3][4]. Si ces potentiels mécanismes de « facilitation » restent encore largement débattus dans la communauté scientifique [7], ils pourraient jouer un rôle non négligeable dans le développement cognitif des enfants, à la fois pour ceux qui apprennent ces fameuses langues dites « économiquement utiles » (anglais, mandarin,…) mais aussi pour ceux exposés à des langues plus minoritaires.

Les préjugés négatifs évoqués doivent donc être combattus en prenant appuis sur ces nouvelles données scientifiques pour encourager les parents parlant des langues minoritaires à préserver et mettre en valeur la richesse de leur héritage culturel.

Nawal Abboub.

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Références :

(1) Grosjean, F. (2010). Bilingual: Life and reality. Cambridge, MA: Harvard University Press
(2) Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire: l’économie des échanges linguistiques. Fayard.
(3) Bialystok, E., Craik, F. I. M., & Luk, G. (2012). Bilingualism: Consequences for mind and brain. Trends in Cognitive Sciences, 16, 240–250.
(4) Kroll, J. F., & Bialystok, E. (2013). Understanding the consequences of bilingualism for language processing and cogn
(5) Kovács, A. M., & Mehler, J. (2009a). Cognitive gains in 7-month-old bilingual infants. Proceedings of the National academy of Sciences of the United States of America, 106, 6556–6560.
(6) Kovács, A. M., & Mehler, J. (2009b). Flexible learning of multiple speech structures in bilingual infants. Science, 325, 611–612.
(7) Costa, A., & Sebastián-Gallés, N. (2014). How does the bilingual experience sculpt the brain? Nature Reviews Neuroscience, 15(5), 336–345. doi:10.1038/nrn3709

Edition

Judith Lenglet et Alexandre Devaux

Illustration

Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Nawal Abboub
Nawal Abboub est neurobiologiste de formation et actuellement post-doctorante dans le laboratoire Psychologie de la Perception à l’Université Paris Descartes. Elle a réalisé sa thèse sur l’acquisition du langage, chez des bébés monolingues et bilingues.

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