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Qui n’a jamais rechigné à payer ses impôts ? Qui ne s’est jamais plaint de la complexité administrative de la paperasse ? Même avec toute la bonne volonté du monde, nous avons tous une fois fait face à ce phénomène mystérieux qui fait disparaître le courrier des impôts posé sur le buffet de l’entrée… Mais où ai-je mis cette fichue enveloppe ?!

Pourtant, notre système social français repose aujourd’hui sur cette collecte financière qui permet d’assurer une certaine égalité entre les individus : la stabilité de ce fonctionnement dépend directement du comportement des citoyens et de leur respect des règles. Mais un problème se pose : l’Etat rencontre encore des difficultés à collecter l’argent des impôts, et de nombreux rappels sont parfois nécessaires pour percevoir le dû d’un foyer.

Le domaine de la cognition sociale permet d’étudier cette problématique. En se penchant sur les mécanismes cognitifs qui entrent en jeu dans les comportements de l’humain vivant au sein d’une structure sociale, la discipline a permis d’identifier et de décrire des phénomènes collectifs et individuels impliqués dans les interactions entre les Hommes vivant en société.

Ces connaissances appliquées pourraient ainsi donner des solutions simples, immédiates et généralement très peu onéreuses, pour améliorer certains aspects administratifs en les rendant plus intuitifs pour les citoyens et augmenter ainsi leur efficacité pour l’Etat. En somme : faciliter la vie de tous en s’appuyant sur le véritable comportement des individus et leurs réactions face aux informations qu’ils reçoivent. Quels aspects de la cognition sociale peuvent alors être exploités pour encourager les gens à payer leurs impôts ?

 

Payer nos impôts participe à bichonner notre réputation

Eh oui, une des activités principales de nous autres, humains, est de cultiver, au travers de nos choix et actions, notre bonne réputation ! Il est en effet intéressant pour tout un chacun d’être bien vu de ses semblables : cela permet de maintenir nos relations de coopération avec nos alliés et même d’en établir de nouvelles. Par exemple, aider une grand-mère à porter son gros sac de courses jusqu’à chez elle   véhicule implicitement la preuve que nous sommes un bon coopérateur, c’est à dire, une personne digne de confiance au sein du groupe, vers qui l’on peut se tourner en cas de besoin. Il peut donc être intéressant de faire entrer en jeu la gestion de la réputation dans le paiement des impôts, afin de promouvoir ce comportement ! Justement, une étude a montré qu’en spécifiant, sur le courrier de rappel, le prénom, le nom ainsi que la somme due au Trésor public, le destinataire se sent plus concerné par l’information. Il perçoit ce rappel comme une demande pertinente qui lui est spécifiquement destinée, sa réputation est ainsi engagée, et le taux de réponse aux courriers envoyés sera plus élevé que pour un courrier impersonnel. De même, l’utilisation d’une police de caractère à style dactylographié, ainsi que la signature finale d’une personne, et non d’un organisme, font paraître la demande comme personnelle et présente les mêmes conséquences.

 

Mettre la contribution individuelle sur le devant de la scène

Mettre en valeur l’implication du citoyen au sein de la communauté est également une piste pour aider le service des impôts dans sa quête. Renseigner le citoyen sur les améliorations globales auxquelles il contribue, comme le progrès social qu’il soutient et les assignations locales de l’argent qu’il verse à l’Etat, pourrait illustrer pour lui de façon plus concrète les progrès sociaux qu’il apporte à sa communauté grâce à sa contribution monétaire. Nous serions certainement plus enclins à payer nos impôts en lisant « L’année dernière, vos impôts ont permis la construction du parc municipal fleuri du quartier dans lequel vous pouvez dorénavant profiter du soleil. L’année prochaine, la rénovation de la cantine de l’école est prévue pour un meilleur accueil de nos enfants » !

Mieux encore, un système de choix d’allocation des impôts, dans lequel le donneur a l’opportunité d’indiquer dans quel domaine il souhaite allouer son argent et à quoi il désire contribuer, pourrait se révéler très efficace. La conscience commune, l’engagement civique et la satisfaction du citoyen augmentent et promeuvent un comportement responsable en mettant en valeur la contribution bénéfique des personnes pour leur société. Le sentiment de récompense alors expérimenté par le citoyen vient ici s’ajouter aux bénéfices observés pour l’Etat.

 

L’organisation de groupe est régie par des règles morales

La récompense des bons comportements et la reconnaissance sociale font partie d’une liste de concepts qui, sans être consciemment établie, constitue les attentes des membres vivant au sein d’un groupe. Nous avons tendance à nous fonder sur ces attentes pour appréhender le monde qui nous entoure; par des actions en accord avec ces concepts intuitifs, il est ainsi possible de consolider les comportements souhaités et de les promouvoir au sein de la communauté ! En Autriche, par exemple, le Ministère Fédéral des Finances applique cette année un projet d’éducation aux impôts, tant chez les plus jeunes à l’école que chez les adultes : via de courts documents vidéo informatifs et grâce à une série d’ateliers, les citoyens découvrent alors comment leur participation contribue au bien commun et au maintien actif de l’équité dans leur société. Le Trésor Public pourrait ainsi envisager de s’appuyer sur les motivations intrinsèques de l’individu à payer ses impôts (sentiment du devoir accompli, satisfaction, fierté,…) afin de renforcer l’aspect moralement positif et compenser les désavantages comme la  « perte » d’argent. Pour cela, un retour de courrier aux citoyens ayant payé pourrait par exemple présenter des remerciements, tandis que des campagnes mises en place pour réduire la fraude souligneraient l’aspect moral du comportement attendu,.

 

L’importance du sentiment d’appartenir à un groupe

L’appartenance à un groupe est primordiale pour les individus puisqu’elle était vitale dans l’environnement ancestral dans lequel l’Homme a évolué (sur le sujet, vous pouvez lire la brève Cog’Innov Homme moderne, Cerveau Préhistorique). Se présente alors la possibilité de jouer sur ce sentiment d’appartenance pour accroître l’implication des habitants et les encourager à payer leurs impôts. Des recherches ont montré que l’ajout, sur le courrier de rappel, d’une courte phrase indiquant le pourcentage du voisinage ayant déjà payé les impôts a un effet significatif sur le taux de réponse à ce courrier. Cet impact est d’autant plus grand que le groupe auquel la phrase se rapporte est petit : « 75% des habitants de votre quartier ont déjà payé leurs impôts, et vous ? » aura ainsi un impact plus important que si « quartier » est remplacé par « ville » ou « région ». Cela est dû au fait que dans un groupe restreint, l’individu est connu de ses congénères, ses propres actions ont donc un impact direct et visible sur son groupe, et la volonté de « bichonner » sa réputation est d’autant plus forte. Par exemple, jeter un papier par terre dans la rue est un geste mal vu par ses concitoyens : les conséquences d’une telle action sur sa propre réputation serait plus néfastes encore si elle est effectuée dans la rue de résidence de l’individu, devant son entourage. Les normes sociales[1]  constituent donc un outil à privilégier par les décideurs publics pour promouvoir un comportement responsable.

 

L’importance de la gestion de la réputation, la mise en valeur individuelle, les lois qui régissent la cohérence d’un groupe ainsi que le sentiment d’appartenance à ce groupe sont autant de leviers sur lesquels l’Etat pourrait s’appuyer afin de rendre la collecte des impôts plus efficace. Cela dit, certaines applications doivent être utilisées avec précaution et une véritable analyse éthique est indispensable avant de décider des mesures à mettre en œuvre. Des études d’évaluation de leur impact sont par ailleurs nécessaires afin de ne pas induire d’effets non-désirés, et de contrôler avec précision les implications de ces mises en place. En effet, les réactions des citoyens dépendent fortement du contexte et doivent être testées avant l’application à grande échelle afin d’éviter les mauvaises surprises. Par exemple, si le pourcentage des personnes ayant payé leurs impôts dans le voisinage est précisé, il faut être certain que ce taux sera perçu comme élevé par les citoyens concernés par la lettre de rappel ; dans le cas inverse, il y aurait alors un risque de renforcer le comportement non-souhaité en donnant aux individus l’impression qu’il est banal et répandu.

Ainsi, contrairement aux sanctions ou autres techniques qui fonctionnent mais qui induisent une certaine méfiance envers l’État, devenant à terme contre-productives, la cognition sociale constitue sans aucun doute un outil de choix pour orienter en douceur les comportements des individus vers une attitude citoyenne responsable.

Camille Lakhlifi

Notes

[1]  Ce terme désigne les normes suivies par les membres d’un groupe induisant une homogénéisation et un étalonnement des comportements sur celui présenté comme « standard ».

Edition

Laure Duchamp et Marie Lacroix

Illustration

Jules Zimmermann

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Qui est l'auteure ?

Camille Lakhlifi
Diplômée d'une licence de biologie orientée vers les Neurosciences obtenue à l'Université de Strasbourg, j'ai choisi d'intégrer le CogMaster de Paris afin de développer mes connaissances en sciences cognitives et spécifiquement en psychologie évolutionnaire. Mon implication importante dans l'associatif et mes nombreux stages très variés me forment à mon objectif professionnel : faire le lien entre le monde de la recherche et les domaines d’application des sciences étudiant l'humain. Je suis tout particulièrement convaincue de l’intérêt d’intégrer ces connaissances nouvelles à l'amélioration des politiques publiques, dans une démarche scientifique et éthique visant à en augmenter l’efficacité grâce à de petits changements simples et astucieux.

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