Tout le monde apprend à communiquer, même les animaux !

2 janvier 2018
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Les chèvres, comme les singes et d’autres animaux, sont capables de communiquer entre elles. À l’instar des humains, leur communication vocale est apprise au fil de la vie, et varie au gré des dialectes et des accents ! Cette nouvelle vous étonne ?

 

Les chèvres ont des accents !

Aujourd’hui encore, on imagine que les chèvres bêlent toutes de la même manière, et que le milieu dans lequel le chevreau grandit n’a pas d’impact sur son bêlement. Par exemple, on pourrait penser qu’un chevreau bêle exactement de la même façon, qu’il ait été élevé en Lozère, en Corse ou dans les faubourgs de Tombouctou. Pourquoi pense-t-on cela ? Parce qu’il nous semble a priori logique que seuls les gènes déterminent les cris de tous les animaux ; que la gamme de sons qu’un individu peut produire au cours de sa vie est fixée à la naissance, sans aucune intervention de son environnement social.

Et ceci est probablement vrai pour la plupart des animaux. Les vocalisations semblent se développer sans que l’environnement ne joue aucun rôle. Pourtant, quelques espèces d’animaux semblent bien résister à la détermination génétique. Parmi ces derniers, qui acquièrent donc progressivement leur répertoire vocal au cours de leur vie, on trouve les colibris, les phoques, les éléphants, certains cétacés et… les chèvres ! [1]

Ce sont à ces dernières que nous allons particulièrement nous intéresser dans cet article. Les chèvres sont des animaux extrêmement sociaux et vocalement expressifs. De plus, des chercheurs ont observé un phénomène intéressant chez elles : il semblerait qu’elles aient des « accents », variant en fonction du groupe social dans lequel elles évoluent, allant à l’encontre des idées reçues ! [2]

 

Élevés ensemble, nos cris se ressemblent !

Elodie Briefer et Allan McElligott de l’université Queen Mary à Londres ont montré que l’environnement social des chevreaux influence leurs bêlements. [2]

Les chercheurs ont d’abord comparé les bêlements de chevreaux génétiquement similaires provenant du même environnement social à des bêlements de chevreaux provenant d’environnements sociaux différents. Ils ont ensuite comparé les bêlements des chevreaux issus des mêmes parents – ou ayant un seul parent en commun – mais élevés dans des groupes sociaux différents.

Les bêlements des chevreaux ont été enregistrés à deux moments clés après leur naissance. 
D’abord à 1 semaine, alors qu’ils se cachent dans les hautes herbes pour éviter les prédateurs, seuls ou en fratrie. Ensuite à 5 semaines, lorsqu’ils ont rejoint au moins un groupe social différent de celui constitué par leurs frères et sœurs et leur mère.

Ainsi, si les éléments acoustiques des bêlements de chevreaux enregistrés à 5 semaines se retrouvent davantage dans les bêlements du groupe dans lequel ils ont été répartis à la naissance que dans ceux enregistrés à 1 semaine, cela signifierait que l’environnement social influence bien le bêlement.

Et c’est effectivement ce que les chercheurs ont observé. Ils se sont rendu compte que les bêlements des chevreaux les moins apparentés génétiquement (les demi-frères et demi-sœurs) mais appartenant à un même groupe social présentaient davantage de caractéristiques communes que les cris de chevreaux frères et sœurs appartenant à des groupes différents. L’influence de l’environnement social surpasserait donc l’influence de la génétique dans le domaine des cris de chèvres !

 

Les chèvres ont des accents, et alors ?

La capacité à produire intentionnellement des variations pour un même son en fonction de la situation sociale dans laquelle on se trouve est une capacité rarement observée dans le monde animal. Concrètement : prendre un ton sarcastique. On n’a encore jamais vu une chèvre regarder une autre chèvre qui n’arrivait pas à sauter une barrière et faire « Meeeh » sarcastiquement.

On peut alors se demander si le type de plasticité vocale que l’on découvre aujourd’hui chez les chèvres, à savoir l’accent,  pourrait être une trace évolutionnaire de la plasticité vocale dont les humains font preuve. En un mot, peut-être qu’un ancêtre commun aux humains et aux chèvres avait l’accent titi parisien, mais sans pour autant avoir la faculté d’être sarcastique.

Une chose importante à noter est que les animaux dont les vocalisations ne sont pas toutes innées sont aussi ceux qui apprennent à s’exprimer en imitant les autres. Ils doivent apprendre à reproduire fidèlement les cris de leurs pairs afin de s’en faire comprendre efficacement par la suite.

Pour autant, est-il avantageux évolutivement pour un animal de ne pas avoir accès à un répertoire de vocalisations innées parfaitement performantes dès sa naissance, et de devoir au contraire les apprendre au cours de sa vie ?

La réponse est : Oui ! Une explication serait qu’apprendre ces vocalisations « sur le tas » permet d’acquérir une base de données beaucoup plus importante que ce que permet le répertoire vocal transmis génétiquement.

Laissons les chèvres de côté quelques instants pour nous intéresser à une branche un peu plus proche de nous dans l’évolution : les primates.  

 

Attention petits vervets, un aigle approche !

Pour les jeunes singes vervets, un cri bien particulier ne semble pas être complètement au point : le cri d’alerte que les adultes poussent lorsqu’un aigle s’approche du groupe [3].  Les  jeunes vervets sont capables de produire ce cri dès la naissance, mais on constate tout de même leur tendance à l’utiliser lorsqu’ils aperçoivent n’importe quel oiseau. Ainsi, au cours de leur vie ces primates raffinent leur usage de ce cri et se trompent de moins en moins ; à l’âge adulte ils ne  l’utilisent plus qu’en cas d’attaque par un aigle. En effet si les singes entendent ce cri mais ne savent pas si le danger provient d’un aigle ou d’un oiseau inoffensif, ils ne pourront pas adapter leur réponse à temps et risquent de se faire dévorer. C’est un apprentissage qui semble donc bien avoir été sélectionné par l’évolution.

 

Chèvres, singes : différents ? Oui mais pas tant que ça !

Des « dialectes » ont également été observés chez des singes [5].  Une première particularité commune entre les chèvres et les singes vervets est que les vocalisations des petits et des adultes diffèrent. Une autre est que dans les deux espèces, ces vocalisations évoluent au cours de la vie des individus en réponse à des indices environnementaux : le groupe social chez les chèvres, la menace de prédation chez les vervets. Dans les deux cas l’apprentissage est social : les petits apprennent en imitant leurs congénères. Les cris de ces animaux ne sont donc pas uniquement issus d’un simple mécanisme automatique codé génétiquement pour chaque individu. Il ne faut pas se méprendre, ce code génétique est présent  chez chaque animal. Il impose et définit des limites : un chevreau ne pourra pas apprendre à parler français, même s’il intègre un groupe de crèche avec seulement des bébés humains français. Par contre, si un chevreau de Tombouctou grandit au milieu d’un troupeau des Cévennes, sa communication vocale risque fort d’être affectée par ce groupe : il va « choper leur accent » comme disent les jeunes chevreaux.

Lena Coutrot

 

À propos des séries

Cet article s’inscrit dans le cadre de la série « cognition sociale » créée par Cog’Innov pour comprendre le fonctionnement du cerveau en situation sociale. Cette série est née en partenariat avec Coralie Chevallier, chercheuse et enseignante au Département d’Etudes Cognitives de l’Ecole Normale Supérieure.

 

Edition

Alexandre Devaux et Chloé Méalet

Illustration

Marianne Tricot est une illustratrice scientifique formée à l’École Estienne. Elle travaille en tant que free-lance et est à l’origine des Éditions Monocyte, structure d’auto-édition de vulgarisation scientifique et de
didactique visuelle.
https://www.mariannetricot.com/

Références

[1] Simmons, A. M., Popper, A. N. & Fay, R. R. 2003. Acoustic Communication. New York: Springer.

[2] Briefer, E. F., & McElligott, A. G. (2012). Social effects on vocal ontogeny in an ungulate, the goat, Capra hircus. Animal Behaviour83(4), 991-1000.

[3] Seyfarth, R. M., & Cheney, D. L. (1986). Vocal development in vervet monkeys. Animal Behaviour34(6), 1640-1658.

[4] Seyfarth, R. M., Cheney, D. L., & Marler, P. (1980). Monkey responses to three different alarm calls: evidence of predator classification and semantic communication. Science210(4471), 801- 803.

[5] Tanaka, T., Sugiura, H., & Masataka, N. (2006). Cross-Sectional and Longitudinal Studies of the Development of Group Differences in Acoustic Features of Coo Calls in Two Groups of Japanese Macaques. Ethology112(1), 7-21.

 

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Qui est l'auteure ?

Lena Coutrot
Originaire d'une licence interdisciplinaire en sciences du vivant, je suis maintenant en deuxième année d'un master de sciences cognitives. Très intéressée par l'éthologie, j'étudie notamment la communication vocale émotionnelle en situation de danger chez les primates. J'aimerais m'orienter vers la vulgarisation scientifique après ce master, car l'étape que j'ai toujours adorée dans un projet de recherche scientifique est celle de la transmission de connaissances au grand public, présentées à la fois de manière rigoureuse, simplifiée et attrayante.

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