écrit par

Notre cerveau est le chef d’orchestre de nos fonctions vitales et siège de nos fonctions mentales. Les sciences cognitives, qui l’étudient, permettent d’aborder de nombreux domaines de la vie courante : mécanismes d’apprentissages, interactions sociales, régulation émotionnelle… Mais dans ce foisonnement se cachent parfois des usages abusifs du mot cerveau.

 

Par exemple, vous avez peut-être déjà vu et/ou effectué des tests vous révélant si vous êtes plutôt cerveau droit ou cerveau gauche. Le cerveau droit serait intuitif, créatif, émotionnel, en gros un artiste avec quelques difficultés d’organisation ; le cerveau gauche serait quant à lui logique, rationnel, analytique : le stéréotype du matheux qui adore jouer aux échecs. Cette dichotomie permettrait de caractériser des types de personnalité, mais ne reflète pas le fonctionnement du cerveau. Certes, des spécialisations ont été mises en avant, comme le langage qui est majoritairement traité par l’hémisphère gauche. Mais les hémisphères communiquent en permanence pour assurer des fonctions complexes telles que le raisonnement ou la perception. D’autre part, il n’y a pas de preuve scientifique que des personnes utilisent majoritairement un hémisphère plutôt qu’un autre. L’idée de cerveau droit / cerveau gauche amène donc à inférer des connaissances biologiques erronées [1]. Pourquoi donc parler de cerveau, et ne pas dire tout simplement : « je suis très créatif(ve) » ?

Il semblerait que le vocabulaire cérébral ait un certain pouvoir attractif.

Des chercheurs ont présenté un produit éducatif à des adultes, en le nommant soit Right Brain, soit Right Start. Right Brain a été jugé a priori plus intéressant, efficace et scientifiquement fondé que Right Start, même si leur description était identique [2] ! Cet attrait pour tout ce qui se rapporte au cerveau peut donner une certaine emprise à des sociétés commerciales ou à des entreprises pseudo-scientifiques.

 

Ces phénomènes montrent l’intérêt du grand public pour les sciences cognitives. Ce n’est bien entendu pas une mauvaise chose en soi ! En fait, il semble difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Une étude anglaise réalisée auprès de plusieurs centaines d’enseignants anglais et néerlandais a montré que leur niveau de connaissances générales sur le cerveau allait de pair avec des idées fausses sur son fonctionnement [3].

Plus on s’intéresse aux neurosciences, plus on a de chance de s’exposer à de fausses informations et de faire quelques erreurs. Est-ce vraiment si grave ? Dans certains cas, ces erreurs peuvent sembler négligeables par rapport aux bénéfices d’une curiosité à l’égard des sciences cognitives. Concernant le cerveau droit / gauche, des tests de développement personnel effectués par amusement peuvent ne pas avoir de grand enjeu financier ou éducatif. En revanche, la distinction entre connaissances avérées et neuromythes s’avère cruciale dans certains domaines, comme l’enseignement, ou l’accompagnement thérapeutique. Catégoriser des élèves comme cerveau droit ou gauche peut empêcher de trouver des solutions éducatives pertinentes et scientifiquement fondées. De même, un supposé manque de synchronisation entre les deux hémisphères est au fondement de certains programmes éducatifs coûteux, bien que non validés scientifiquement. C’est le cas de la Brain Gymâ ou « kinésiologie éducative » en français [4].
Alors, si l’on essaye de vous vendre de l’eau neuronale en lieu et place de l’eau minérale, prenez quelques instants pour vérifier ce qui se cache derrière ce label !

Jessica Massonnié

 

Edition

Marie Lacroix, Aurore Malet, Calliste Sève, Alexandre Devaux

Illustration

Jules Zimmermann

Références

[1] Lilienfeld, S. O., Lynn, S. J., Ruscio, J., & Beyerstein, B. L. (2011). 50 great myths of popular psychology: Shattering widespread misconceptions about human behavior. John Wiley & Sons.

[2] Lindell, A. K., & Kidd, E. (2013). Consumers favor “right brain” training: the dangerous lure of neuromarketing. Mind, Brain, and Education7(1), 35-39.

[3] Dekker, S., Lee, N. C., Howard-Jones, P., & Jolles, J. (2012). Neuromyths in education: Prevalence and predictors of misconceptions among teachers. Frontiers in Psychology. 3(429), 1-8.

[4] Pasquinelli, E. (2012). Neuromyths: why do they exist and persist?. Mind, Brain, and Education6(2), 89-96.
Licence Creative Commons
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Qui est l'auteure ?

Jessica Massionnié
Jessica Massonnié a réalisé ses études de sciences cognitives à l'ENS Paris. Elle est désormais doctorante en psychologie à Londres (Birkbeck University), et s'intéresse à l'effet du bruit sur les apprentissages scolaires. Conservant ses ancrages en France, elle s'investit dans les projets associatifs de vulgarisation des sciences cognitives auprès des enfants et du milieu éducatif (Cogni'Junior). Elle se passionne également pour les neuromythes, collaborant avec les chercheuses Isabelle Le Brun et Elena Pasquinelli.

La rédaction vous recommande