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Attention : ceci n’est pas une remise en cause de notre intelligence, au contraire. Ce n’est pas non plus une énième critique de notre système politique. Ni une autre vendetta contre les médias ou les réseaux sociaux. Ce que je vous propose ici c’est d’adopter le point de vue de l’individu et plus précisément de son cerveau, pour se demander pourquoi les affaires sont des récits qui nous attirent : Comment se fait-il que les costumes de François Fillon aient retenu notre attention ? Pourquoi la vie amoureuse d’Emmanuel Macron nous préoccupe parfois autant, si ce n’est plus, que son programme électoral ?

 

Peut-être parce que notre cerveau « préfère » naturellement ce genre d’informations ! Robin Dunbar, chercheur en primatologie et psychologie évolutionnaire, a développé une théorie qui pourrait bien éclairer cette question : l’hypothèse du « cerveau social » [1,2].

Survivre dans un environnement social complexe dans lequel les relations interpersonnelles sont changeantes et incertaines n’est pas un problème qui date d’aujourd’hui ! Dans notre environnement ancestral, notre cerveau aurait progressivement développé des capacités spécifiques nous permettant de vivre avec d’autres personnes et de gérer des conflits sociaux [1,2]. Or, si notre cerveau a bien une origine « sociale », il est raisonnable de penser que les informations concernant des relations ou des activités sociales [3] soient particulièrement pertinentes pour la psychologie humaine [4]. Autrement dit, notre cerveau se serait adapté au cours de l’évolution pour nous permettre d’appréhender des problèmes de trahison ou d’alliance douteuse, par exemple, parce que cela a une fonction primordiale pour la survie d’une espèce qui vit en société.

À cet égard, certaines études de psychologie expérimentale suggèrent  que nous mémorisons mieux des récits qui relatent des comportements allant à l’encontre des normes sociales [5] ou encore des informations de type « gossip » plutôt que « écologique » [6]. L’avantage mémoriel de ce genre de contenus peut être interprété comme un indicateur fort de leur intérêt psychologique [6]. En effet, nous traitons et mémorisons plus facilement les informations pertinentes pour notre système cognitif [4].

 

Mais ce biais pour l’information sociale n’est pas forcément optimal en politique : il peut orienter notre attention sur des affaires qui, parce qu’elles sont plus faciles à traiter que des programmes techniques et relativement abstraits, prennent le pas sur les vrais enjeux !

Aussi, pas besoin de « rejeter la faute » sur les médias ou sur notre intelligence :  peut-être est-il simplement naturel de s’intéresser aux affaires, plus ou moins sérieuses, de nos candidats ! En revanche, une mise en garde demeure : quelle importance donnera-t-on à ces informations une fois devant l’urne ? Il faudra certainement redoubler d’effort pour moduler cette tendance naturelle et intégrer d’autres facteurs dans notre décision… Il est encore temps de s’informer, alors demandez l’programme ! 

Judith Lenglet 

Edition

Marie Lacroix, Aurore Malet, Calliste Sève, Alexandre Devaux

Illustration

Jules Zimmermann

Notes

  1. La pertinence est un concept développé par Sperber et Wilson (1986). Un contenu pertinent est un contenu qui est facilement traité par notre système cognitif, c’est-à-dire qu’il demande un effort minimal de traitement et qu’il provoque un effet cognitif maximal. Notre attention se porte naturellement sur les informations pertinentes, nous les comprenons et les mémorisons également plus aisément.
  2. Pour les informations de type « gossip » les chercheurs utilisaient une histoire concernant une grossesse fruit d’un adultère.
  3. Pour les informations de type « écologiques » les chercheurs utilisaient des histoires neutres sur un individu seul ou sur l’environnement.

Références

[1] Dunbar, R. I. (1998). The social brain hypothesis. brain, 9(10), 178-190.

[2] Dunbar, R. I. (2003). The social brain: mind, language, and society in evolutionary perspective. Annual Review of Anthropology, 32(1), 163-181.

[3] Whiten, A. (1999b). Machiavellian intelligence hypothesis. In R. A. Wilson & F. C. Keil (Eds.), The MIT encyclopedia of the cognitive sciences (pp. 495–497). Cambridge, MA: MIT Press.

[4] Sperber, D., & Wilson, D. (1986). Relevance: Communication and Cognition.

[5] Wyer, R. S., Budesheim, T. L., Lambert, A. J., & Swan, S. (1994). Person memory and judgment: Pragmatic influences on impressions formed in a social context. Journal of Personality and Social Psychology, 66, 254–267

[6] Mesoudi, A., Whiten, A., & Dunbar, R. (2006). A bias for social information in human cultural transmission. British Journal of Psychology, 97(3), 405-423.

 

Ressources supplémentaires (pour bien s’informer !)

  • Un comparateur de programme neutre, complet et interactif : http://www.voxe.org/
  • Chiasma (http://chiasma.co/) vous propose également un « guide de survie » fait sur-mesure pour les élections présidentielles dans lequel ils documentent certains arguments fallacieux et biais cognitifs dans les discours des candidats. Rendez-vous sur leur page Facebook pour plus d’infos !

 

 

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Qui est l'auteure ?

Judith Lenglet
C’est en suivant un parcours académique pluridisciplinaire (sciences politiques, philosophie, sciences cognitives) que j’ai découvert la richesse de la multiplicité des points de vue et de leur dialogue. Co-fondatrice de Cog’Innov, je souhaite porter un projet centré sur la rencontre, l’échange et la collaboration entre la recherche académique en sciences cognitives, le grand public et les organisations. Mon objectif en tant que présidente est de rassembler une communauté d’individus curieux, ouverts et inventifs qui ont envie de produire de nouveaux modes de questionnement et d’enquête sur le monde qui les entoure. Cette année j'étudie les théories du complot dans un laboratoire du Département des Etudes Cognitives (ENS).

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