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L’être humain est-il rationnel ?

Non, répondrait l’illustre psychologue Daniel Kahneman [1], connu pour son étude des biais cognitifs. Puisque dans de nombreuses situations, les humains prennent des décisions qui ne suivent pas les normes de la rationalité, ils ne seraient par conséquent pas rationnels.

Oui, affirment en revanche les tenants de la psychologie évolutionniste, parmi lesquels on trouve Gerd Gigerenzer. Selon lui, nos mécanismes de prise de décision ont évolué pour nous permettre de survivre dans un environnement incertain. Comme ces processus nous ont permis de survivre jusqu’à aujourd’hui, ils sont adaptés à l’environnement et donc “écologiquement rationnels” [2].

Derrière les apparences d’une opposition, publiquement affichée à maintes reprises par les protagonistes eux-mêmes, ce n’est finalement pas tant la réponse donnée qui est différente que la manière dont la question est interprétée. D’un côté, Kahneman parle de décisions irrationnelles, de l’autre Gigerenzer parle de mécanismes rationnels. Regardons cela de plus près.

 

Qu’est-ce qu’une décision rationnelle ?

500 mots ne me permettent pas de m’enliser dans des sables mouvants philosophiques, aussi acceptons la définition suivante : une décision est rationnelle lorsqu’elle maximise la réalisation de notre objectif, étant données nos connaissances. Par exemple, si notre objectif est de posséder le plus d’argent possible, il est irrationnel de jouer au loto, car on sait/devrait savoir que c’est un jeu à espérance de gain négative et qu’il fait donc perdre de l’argent. Si on ne peut pas spécifier ou quantifier l’objectif, ou bien si l’on n’a aucune connaissance des conséquences que peuvent avoir nos actions, on ne peut pas formuler de jugement objectif de rationalité… tant pis ! Il a été montré à maintes reprises que dans de nombreuses situations, les humains ne prennent pas les décisions qui maximisent leurs objectifs.

 

Gigerenzer pense-t-il que les humains prennent toujours des décisions rationnelles ? Absolument pas !

Une grande partie de son travail consiste justement à aider les médecins à prendre de meilleures décisions, autrement dit des décisions… plus rationnelles (Gigerenzer utilise le terme de “décision rationnelle”, en faisant attention à bien le mettre entre guillemets).

Interrogeons-nous maintenant sur ce que pourrait être un processus cognitif rationnel. Qui peut juger de la rationalité d’un processus ? La seule théorie qui semble susceptible d’évaluer la rationalité d’un processus, c’est la théorie de l’évolution : on dit alors d’un processus cognitif qu’il est rationnel s’il est adapté à l’environnement. Gigerenzer défend que les erreurs de raisonnement observées ne sont pas dues au caractère défectueux du processus de prise de décision, mais qu’elles se produisent dans un contexte qui n’est pas naturel pour nos mécanismes cognitifs. Il a montré qu’en modifiant ce contexte pour le rendre plus naturel, il était possible de faire disparaître un certain nombre d’erreurs. Voilà ce qui pousse les psychologues évolutionnistes à considérer l’humain comme rationnel.

 

Kahneman remet-il en cause la théorie de l’évolution et l’adaptation de nos processus cognitifs ? Assurément, non ! [1]

Ainsi il n’y a pas, entre les deux positions présentées, de désaccord sur la manière dont on peut juger qu’une décision est rationnelle. De même, ces deux approches s’accordent sur le fait que l’évolution a sélectionné des processus cognitifs pertinents pour notre espèce. Personnellement, il me semble qu’avancer que les processus cognitifs sont rationnels laisse un petit arrière goût de tautologie (c’est à dire, un argument tourné de manière à ne pouvoir être que vrai). En effet, du point de vue de la théorie de l’évolution, quelle que soit la caractéristique étudiée, cette caractéristique est adaptée à l’environnement dans lequel elle est apparue. Si l’adaptation à l’environnement initial est le critère pour qualifier un mécanisme cognitif comme rationnel, alors tous les mécanismes cognitifs sont rationnels. Juger l’humain comme rationnel sur la base de cette tautologie me semble un peu facile…

 

Pour conclure, les deux positions ne sont donc pas incohérentes, et même plutôt complémentaires. L’approche dite heuristique et biais de Kahneman décrit des erreurs systématiques de raisonnement, tandis que l’approche psychologie évolutionniste cherche à en décrire les mécanismes sous-jacents. En bref : cette querelle me paraît tout à fait irrationnelle !

Timothée Behra.

 

Références :

[1] Présentation de Kahneman, puis discussion avec Tooby et Cosmides, deux figures importantes de la psychologie évolutionnaire. Ils semblent accepter que la controverse n’en était pas réellement une, mais sans parler de rationalité ici : https://www.edge.org/conversation/daniel_kahneman-the-marvels-and-the-flaws-of-intuitive-thinking-edge-master-class-2011 ()

[2] Gigerenzer, G., & Gaissmaier, W. (2011). Heuristics decision making. Annu. Rev. Psychol, 62, 451– 82.

Pour aller plus loin :

Samuels, R., Stich, S., Bishop, M. (2002). Ending the Rationality Wars : How to Make Disputes About Human Rationality Disappear. Common Sense, Reasoning andRationality, (dir. Renee Elio). New York: Oxford University Press, , pp. 236-8.

 

Edition

Alexandre Devaux, Judith Lenglet, Apolline Dumont

Illustration

Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Thimotée Behra
Timothée Behra a travaillé sur les méthodes de mémorisation au cours de son master, puis a effectué 2 ans de thèse de psychologie sur les analogies. Il s'intéresse à la méthodologie en psychologie, à la zététique et aux mouvements de science ouverte.

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