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Benjamin Franklin, réputé pour ses goûts littéraires raffinés, envoya un jour à un ennemi politique une lettre lui demandant s’il pouvait lui emprunter certains ouvrages de sa bibliothèque, dont « un livre très rare et très curieux ». Flatté, le rival lui fit parvenir le livre immédiatement. Franklin lui rendit les livres une semaine plus tard avec une note de remerciement. A l’assemblée suivante, l’homme approcha Franklin et lui parla en personne pour la première fois. Franklin raconta alors que cet ennemi “lui manifesta toujours après une disponibilité à le servir à toutes occasions, et ils devinrent de grands amis, et leur amitié continua jusqu’à sa mort.”(1)

La stratégie utilisée par Franklin est intéressante : il exploitait alors un biais cognitif de son ennemi. Voici la réflexion qu’il se fit : « Celui qui vous a déjà fait une faveur sera plus à même de vous en faire une autre que celui que vous avez vous-même obligé. » Aujourd’hui, ce phénomène psychologique porte d’ailleurs le nom de l’effet Franklin.

On peut tirer de cette anecdote une conclusion légèrement contre intuitive: on ne fait pas seulement des choses agréables aux personnes que l’on apprécie et désagréables à celles que l’on déteste, mais finalement, il semblerait que nous adaptions nos jugements et croyances sur les autres en fonction de la manière dont on agit avec eux. Autrement dit, nous finissons par apprécier les personnes que l’on aide et par haïr celles que l’on néglige ! Comment cela est-il possible ?

L’effet Franklin repose sur la théorie de la dissonance cognitive. Être en état de dissonance cognitive c’est être en situation d’incohérence avec soi-même ou de conflit interne.  Lorsque des informations entrent en désaccord avec nos préférences, nos convictions, nos croyances ou nos comportements, nous pouvons éprouver un état de tension très inconfortable appelé dissonance (2). Nous aspirons naturellement à vouloir réduire cette tension. La théorie de la dissonance cognitive, l’une des plus connues de la psychologie sociale, est le fruit des travaux de Leon Festinger. Appliquons la à l’exemple de Franklin : l’opposant politique s’est bien retrouvé face à une contradiction, celle de devoir aider une personne qu’il n’aime pas, provoquant en lui un état de dissonance cognitive.

Cette théorie permet d’étudier nombre de nos comportements au quotidien car elle met à jour un aspect fondamental de notre vie psychique : notre tendance à déformer la réalité pour concilier nos comportements avec nos croyances ainsi qu’avec les informations contradictoires auxquelles nous sommes confrontés en permanence. Ce phénomène se manifeste effectivement sans arrêt : certains fument en sachant que c’est nocif, supportent une équipe de foot qui n’a objectivement aucune chance de gagner, finissent le pot de Nutella à minuit alors qu’ils suivent un régime, achètent des baskets Nike tout en sachant qu’elles sont fabriquées dans des conditions inhumaines.

Ce phénomène était déjà  décrit  dans les premiers récits de l’humanité. La première histoire qui l’illustre remonte à la Grèce antique avec Esope et son histoire sur Le Renard et les Raisins (3), reprise par Jean de La Fontaine dans une de ses fables. On ne se prive pas du plaisir de vous la rapporter intégralement :

« Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
‘Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.’
Fît il pas mieux que de se plaindre ? »

Cette fable de La Fontaine illustre bien le phénomène de dissonance cognitive : le renard, déçu de ne pouvoir atteindre les raisins, préfère se convaincre que de toute façon, ils n’auraient pas été bons. Ici, le renard transforme son jugement pour ne pas souffrir de sa déception. Heureusement pour nous donc (et pour le renard d’Esope !), nous disposons d’une capacité à rationaliser nos comportements à posteriori afin de nous réconcilier avec nos actes, et réduire ainsi notre dissonance cognitive.

Selon Festinger, il existe trois principales façons de réduire sa dissonance (4) ; appliquons-les à l’exemple de Franklin !

  • La première technique consiste à banaliser l’événement. L’ennemi de Franklin aurait pu préférer se dire que la demande de Franklin était anodine, que Franklin écrivait  sans doute des lettres à des centaines de personnes, et que répondre à sa requête aurait été sans importance. Mais bien sûr, il n’en fut rien car il était impossible à l’époque de tenir pour anodine une lettre de la part de Franklin lui-même ! 
  • La deuxième technique consiste à modifier son comportement vis-à-vis du facteur dissonant. L’ennemi aurait pu refuser d’envoyer le livre à Franklin. Dans ce cas, l’ennemi aurait couru le risque d’être ridicule en refusant un service qui n’avait, en apparence, rien à voir avec la politique.
  • La troisième façon de réduire la dissonance cognitive est d’ajouter de nouvelles informations qui aideraient à concilier les croyances contradictoires. Par exemple, si l’ennemi avait découvert que Franklin était un vrai passionné de littérature, il l’aurait peut-être considéré de manière plus positive ce qui aurait pu justifier qu’il accepte d’accéder à sa requête.

Plusieurs paradigmes expérimentaux ont été mis en place depuis la genèse de la théorie pour mieux la comprendre (5). Le paradigme du choix libre par exemple, montre qu’après avoir été confronté à un choix entre deux objets que nous apprécions de manière égale, une fois notre choix fait, nous avons tendance à surévaluer l’objet que nous avons choisi et sous-évaluer l’objet que nous avons laissé de côté. En quelque sorte, nous nous mentons à nous-mêmes pour éliminer l’inconfort de devoir renoncer à quelque chose qu’on appréciait.

Dan Gilbert, professeur de psychologie à Harvard parle même de bonheur synthétique pour qualifier cette capacité à se réconforter face aux choix désagréables. Pour lui, nous serions dotés d’un « système immunitaire psychologique » qu’il définit comme un « système de processus cognitifs (…) qui nous permet d’altérer notre vision du monde et qui nous permet de nous réconforter face aux situations que nous vivons. » (6)

Imaginez si nous étions paralysés à chaque fois que nous devions prendre une décision, même la plus anodine. En effet, nous devons faire d’innombrables choix au quotidien, allant du choix de notre partenaire de vie à celui de notre déjeuner. Il nous serait très difficile de prendre toutes ces décisions si nous n’étions pas dotés de cette faculté d’auto-justification (7).

La dissonance cognitive, aux côtés d’une multitude d’autres biais cognitifs, est un phénomène omniprésent de notre fonctionnement psychique. Aussi, comprendre ces mécanismes cognitifs internes peut nous permettre d’apprendre à mieux gérer certains des conflits auxquels nous faisons face ainsi qu’à améliorer la qualité de nos échanges et relations avec autrui. Plusieurs types d’entrainement peuvent nous aider à mieux apprivoiser ces différents mécanismes cérébraux qui régissent nos décisions, tels que les débats, les exercices de logique, les conférences de psychoéducation et même certains jeux !

Ce kit a été fait en collaboration avec Chiasma, une structure qui promeut la pensée critique et la flexibilité mentale à travers des conférences et des débats qui ont pour but de lever le voile sur les mécanismes qui influencent nos actions et opinions.

Références et autres liens pour approfondir le sujet :

  1. http://youarenotsosmart.com/2011/10/05/the-benjamin-franklin-effect/
  2. Festinger, L. (1957). A Theory of cognitive dissonance. Stanford, CA: Stanford University Press.
  3. Æsop. (Sixth century B.C.)  Fables. The Harvard Classics.  1909–14.
  4. Cooper, J (2007), Cognitive dissonance: Fifty years of a classic theory, London: Sage publications, ISBN 978-1-4129-2972-1, retrieved 6 March 2013
  5. Salti M, El Karoui I, Maillet M, Naccache L (2014) Cognitive Dissonance Resolution Is Related to Episodic Memory. PLoS One 9:1–8.
  6. https://www.ted.com/talks/dan_gilbert_asks_why_are_we_happy
  7.  Aronson, E. (1995). The Social Animal. New York: W.H. Freeman and Co.

 

Edition : Judith Lenglet et Alexandre Devaux

Illustration : Fiamma Luzzati est une auteure de bandes dessinées italienne qui tient un blog scientifique sur le site du Monde ww.lavventura.blog.lemonde.fr. Elle a publié Les aventures d’une Italienne à Paris (Rozebade, 2012), Le cerveau peut-il faire deux choses à la fois? (Delcourt, 2015) et prépare un livre entièrement consacré au cerveau qui sortira en mai 2016 chez Delcourt.

Qui sont les auteures ?

Mariam
Mariam est docteur en neurosciences cognitives et rêve de devenir astronaute. Elle est fascinée par la façon dont le cerveau déforme et reforme la réalité c’est pourquoi elle étudie la dissonance cognitive à l’Institut du Cerveau et de la Moelle (qui ressemble un peu à un vaisseau spatial!).
Albert
Albert est docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien. Albert réfléchit à notre façon de réfléchir tout en faisant des tours de magies pour étudier les ressources attentionnelles du cerveau.

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