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Qu’est-ce qu’une chaise ? Un siège si je m’assois dessus. Un escabeau, quand je change une ampoule. C’est évident. Et pourtant, cette flexibilité pour passer de la catégorie « siège » à la catégorie « tabouret » est un atout indéniable au quotidien. Savoir changer de catégorie, c’est savoir s’adapter à une situation. Cette flexibilité est aussi cruciale dans nos raisonnements. Le moment « Eureka ! » illustre bien cette capacité à changer brusquement de point de vue. Alors que nous étions dans une situation d’impasse, soudainement la solution nous saute aux yeux et on se dit « comment ai-je fait pour ne pas la voir plus tôt ? ». Que s’est-il passé ? Pour trouver la solution, nous avons en fait changé de point de vue, appréhendé le problème sous une autre facette, utilisé notre flexibilité mentale. [1] Alors, comment développer cette flexibilité ?

 

Les apprentissages scolaires sont un terrain privilégié. Prenons l’exemple de l’apprentissage de la soustraction. « Léo a 6 billes. Après la récréation, il en a 15. Combien a-t-il gagné de billes ? » Pour résoudre ce problème, il faut utiliser une soustraction. Or, de nombreux enfants catégorisent la soustraction uniquement comme une situation de perte, et ne vont donc pas l’utiliser dans une situation de gain ! Autrement dit, puisqu’ils associent le terme « gagné » à l’addition, ils n’identifient pas le concept de soustraction dans ce problème. [2]

Développer la capacité des enfants à « ranger » un même objet ou problème dans plusieurs catégories, c’est leur permettre d’être flexible et de s’adapter. Alors, est-il plus important de passer du temps à enseigner l’orthographe de nénuphar1 ou plutôt d’aider les élèves à concevoir le nénuphar comme une plante, une graine, un abri pour poissons, un tableau de Monet, une des fleurs d’un étang…. ? Alors que l’orthographe se pose comme socialement discriminante, la catégorisation multiple se rapproche davantage des valeurs de l’éducation républicaine, à savoir former des citoyens autonomes.

 

L’autonomie est bien cette capacité à se donner ses propres lois. Elle s’exprime notamment par la possibilité de discriminer les caractéristiques pertinentes d’une situation. A titre d’exemple, identifier un dessin comme une caricature et non une provocation au premier degré est difficile, en particulier sur les réseaux sociaux. Auparavant, lire une caricature, c’était faire le choix de porter son regard sur un encart particulier, à une place précise dans un journal. On pouvait en quelque sorte se préparer intellectuellement à catégoriser ce dessin comme une caricature et donc à ne pas le prendre au premier degré. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les pistes se brouillent : quand une caricature se glisse entre une photo d’un ami débarquant à NYC et l’annonce d’un nouvel attentat, mieux vaut pouvoir faire preuve de flexibilité mentale !

 

Dans un monde si riche et foisonnant, savoir jongler entre différents niveaux d’analyse, savoir discriminer les bons indices requiert une attention pédagogique particulière : développer son degré d’abstraction et sa capacité réflexive repose bien sur cette arme qu’est la catégorisation.

Calliste Scheibling-Sève.

 

1. Dont l’orthographe « ph » ne provient que d’une erreur des années 30, où l’on a cru à tort que le mot venait du grec et non du perse.

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Références :

[1] Hofstadter, D., & Sander, E. (2013). Surfaces and Essences: Analogy as the fuel and fire of thinking. New York, Basic Books.
[2] Brissiaud, R. (1994). Teaching and development : solving ‘missing addend’ problems using substraction. European Journal of Psychology of Education, 9, 343-365

Edition

Alexandre Devaux, Judith Lenglet, Apolline Dumont

Illustration

Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Calliste Scheibling-sève
Calliste Scheibling-Sève est en master de sciences cognitives à l'ENS Ulm. Depuis ses études à HEC Paris, elle étudie le monde de l'éducation dans une démarche à la fois pratique et théorique. Elle réalise actuellement son mémoire de recherche expérimentale sur le développement du raisonnement critique et de la créativité au sein du laboratoire Paragraphe de Paris 8 et en collaboration avec la fondation La Main à la Pâte.

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