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Imaginez-vous, quelques 100 000 ans avant aujourd’hui. Vous cueillez tranquillement des baies quand un bruissement de feuilles vous surprend.

Que faites-vous ?

1. Vous fuyez, quitte à perdre quelques baies, ça doit être un prédateur

2. Vous continuez à récolter des baies, ce doit être le vent…

Si vous avez choisi la réponse 1 et que votre évaluation est erronée, vous ne perdez que vos baies et l’énergie dépensée lors de votre fuite. Par contre, si vous avez choisi la réponse 2 et que votre évaluation est erronée, vous servez de déjeuner à un prédateur.

Nous avons là deux types d’erreurs : 1. Une fausse alarme  2. Une alerte manquée. Cependant, vous le voyez bien, ces erreurs ne sont pas équivalentes : leurs  coûts sont asymétriques.

En effet, l’erreur de type 1 impacte marginalement la survie d’un individu, et donc le nombre de ses descendants. Au contraire, faire l’erreur de type 2 arrête net toute perspective d’augmenter leur nombre.

Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, les individus commettant plus de fausses alarmes que d’alertes manquées auront plus de descendants que les autres. Cela mènera, après plusieurs générations, à une population composée entièrement d’individus commettant plus de fausses-alarmes que d’alertes manquées.

 

Cette idée peut être généralisée à l’ensemble des comportements et décisions comportant une part d’incertitude : c’est la théorie de la gestion de l’erreur [1].

Selon cette théorie, puisque la perception et la décision se font dans un environnement complexe et qu’il est trop coûteux d’en intégrer les moindres détails tout en restant rapide et précis, les compromis entre ces éléments font qu’il est inévitable de faire des erreurs. Et, dès lors que les deux types d’erreurs possibles n’ont pas les même coûts, la sélection naturelle favorisera un biais en faveur du type d’erreur la moins coûteuse.

Cette théorie permet alors d’expliquer de très nombreuses apparentes irrationalités de notre système cognitif comme par exemple la peur des bâtons ressemblant à des serpents 1, l’aversion pour certaines nourritures 2, la peur des personnes inconnues ou étrangères et la surévaluation de leur dangerosité 3.

 

Mais alors pourquoi n’avons-nous pas une peur bleue des voitures ? En effet, l’erreur de ne pas détecter une voiture est immensément plus coûteuse [2] que celle de croire faussement qu’il y en a une. Cela provient sûrement du fait que, les voitures étant une invention récente, il n’y a pas eu assez de génération pour que les individus avec un tel mécanisme soient sélectionnés. Il y a donc un décalage entre l’environnement dans lequel notre système cognitif a évolué et l’environnement actuel.

Ainsi, les changements de notre environnement font que certains systèmes qui étaient adaptés à l’environnement de nos ancêtres ne fonctionnent pas de la même façon dans l’environnement présent. Cela peut produire, dans certains cas, des comportements qui sont maladaptatifs, c’est-à-dire mauvais pour notre survie et notre reproduction. Par exemple la préférence pour les aliments gras et sucrés pose actuellement des problèmes de malnutrition car ces types d’aliments sont très présents dans notre environnement. En revanche, ils étaient beaucoup plus rares dans l’environnement ancestral, et leur consommation présentait un avantage pour la survie, c’était alors une préférence adaptative.

 

L’erreur n’est donc pas là où on le pense. Notre système cognitif fonctionne très bien et les erreurs qu’il fait sont minimisées… dans l’environnement dans lequel il a évolué. La première source de nos erreurs, de nos mauvaises décisions, ne sont pas nos erreurs de détection mais bien les différences entre l’environnement de nos ancêtres et le nôtre.

Ainsi, si l’on veut mieux agir, mettre en place de meilleures politiques publiques, comprendre les raisons de nos erreurs et prendre de meilleures décisions, il est utile de se pencher sur l’évolution de notre espèce et de comprendre l’environnement dans lequel vivaient nos ancêtres [3].

Charlélie Goldschmidt.

 

Notes :

Le coût de ne pas avoir peur d’un serpent qui pourrait être venimeux est beaucoup plus important que celui d’avoir peur d’un bâton.

Il vaut mieux ne pas continuer à manger un aliment si, après l’avoir mangé une fois, nous sommes tombés malade, et cela même s’il est peu probable qu’il soit toxique. Le coût de l’erreur est en effet de manger un aliment bel et bien toxique.

Il coûte moins d’avoir peur d’une personne inoffensive que de ne pas avoir peur d’une personne dangereuse.

 

Références :

[1] Haselton, M. G., & Nettle, D. (2006). The paranoid optimist: An integrative evolutionary model of cognitive biases. Personality and social psychology Review, 10(1), 47-66.

[2] Les accidents de la route représentent la 9ème cause de décès dans le monde : http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs310/en/

[3] Baumard, N. (2013). Why evolutionary psychology matters for human development: Human nature as a constraint and a lever in policy design.

 

Edition : Alexandre Devaux, Aurore Mallet, Apolline Dumont, Judith Lenglet

Illustration : Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Charlélie Goldschmidt
Charlélie est étudiant en sciences cognitives et s’intéresse à la façon dont la biologie de l’évolution nous permet de mieux comprendre notre système cognitif et d’étudier scientifiquement les phénomènes sociaux. Il étudie notamment comment l'évolution a façonné notre cognition afin de découvrir les mécanismes généraux qui font que les cultures changent, se ressemblent et diffèrent les unes des autres. Par cette approche très fondamental et général, il espère aider à ouvrir la voie pour de la recherche appliquée qui permette de baser nos décisions individuelles et collectives sur des fondements scientifiques solides.

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