écrit par

Les fêtes de fin d’année approchent à grands pas et avec elles, les réunions de famille où l’on passe des heures à table à discuter de tous les sujets possibles. Et c’est lors d’un de ces longs repas que votre oncle Jean-Pierre, ingénieur dans un bureau d’étude, s’exclame : « Cette réforme scolaire c’est n’importe quoi ! Ce qu’il faut faire c’est… ». Ce genre de discours s’étend fort souvent et pour tous types de sujet. Une grande question se pose donc : la France irait-elle mieux si votre oncle était ministre de l’éducation, votre coiffeur(euse) ministre de l’intérieur et votre meilleur(e) ami(e) ministre des affaires étrangères ?

 

Il est plus probable que l’effet Dunning-Kruger soit à l’œuvre. En 1999 [1], Justin Kruger et David Dunning ont fait passer à une soixantaine d’étudiants des tests d’humours, de grammaire et de logique et leur ont ensuite demandé d’estimer leurs scores par rapport aux autres. Kruger et Dunning font alors l’observation suivante : les participants ayant les moins bons résultats surestimaient leurs capacités. Les 25% les moins performants s’estimaient en effet meilleurs que 60 % des participants.

Un bien étrange résultat : moins on est compétent, plus notre compétence perçue est surestimée.

Plusieurs facteurs pourraient expliquer cet effet. D’une part notre incompétence dans certains domaines peut nous priver des capacités nécessaires pour évaluer correctement notre compétence. Par exemple, une personne apprenant à parler une langue étrangère mais dont l’oreille n’est pas habituée à la sonorité de cette langue pourra difficilement distinguer une personne ayant un accent médiocre d’une personne quasi-bilingue, et par conséquent éprouvera des difficultés à s’évaluer. C’est en progressant qu’elle aura alors suffisamment d’éléments pour appréhender le niveau de ses propres compétences et celles des autres.

D’autre part lorsqu’on demande à une personne de s’évaluer sur une tâche spécifique, sa réponse va être grandement conditionnée par la facilité qu’elle a éprouvée à effectuer cette tâche [2]. Un sentiment de facilité donnera donc une fausse impression de compétence [3].

Mais qu’en est-il pour les plus performants ? L’étude de Dunning et Kruger présente un résultat symétrique : les personnes compétentes sous-estiment légèrement leurs compétences. Une conséquence intéressante est que, en se percevant plus proches de la moyenne qu’elles ne le sont réellement, les personnes compétentes ont l’impression que ce qui leur est aisé l’est pour tout le monde. On a tous eu un jour un(e) enseignant(e) qui nous a dit « [insérez ici une compétence technique], c’est pourtant pas bien dur ! ».

Ainsi, ces travaux nous rappellent qu’il est facile de mal évaluer sa propre compétence dans un domaine, que l’on croît facilement tout connaître lorsqu’on en connaît seulement un peu ou encore que l’on pense que si c’est simple pour nous alors ça l’est aussi pour les autres. La prudence est donc de mise et nous devons garder en mémoire que la frontière entre notre connaissance et notre ignorance n’est pas toujours si évidente, et l’humilité qui en découle est précieuse en bien des situations.

Thibaut Lacroix

 

Edition

Marie Lacroix et Pierre Bonnier

Illustration

Jules Zimmermann

Références

[1] Kruger J, & Dunning D (1999). Unskilled and unaware of it: how difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of personality and social psychology, Vol. 77 N°6.

[2] Burson KA, Larrick RP, & Klayman J (2006). Skilled or unskilled, but still unaware of it: how perceptions of difficulty drive miscalibration in relative comparisons. Journal of personality and social psychology, Vol. 90 N°1.

[3] Krueger J, & Mueller RA (2002). Unskilled, unaware, or both? The better-than-average heuristic and statistical regression predict errors in estimates of own performance. Journal of personality and social psychology, Vol. 82 N°2.

 

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Qui est l'auteure ?

Thibaut Lacroix
Thibaut vient d'un parcours de physique fondamentale et évolue actuellement dans le milieu de l'innovation. Il s'intéresse depuis longtemps aux sciences cognitives et à ce qu'elles nous apprennent des humains et de leurs interactions entre-eux ainsi qu'avec leur environnement. Il est persuadé que les savoirs issus de cette discipline ont une réelle importance pour améliorer nos vies dans de nombreux domaines comme la prise de décision, l'éducation, la création ou encore le lien social. C'est cet intérêt et cette conviction qui l'ont rapproché de Cog'Innov et de sa volonté de lier recherche et société.

La rédaction vous recommande