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« Ce n’est jamais qu’à cause d’un état d’esprit qui n’est pas destiné à durer qu’on prend des résolutions définitives ». Marcel Proust

 

Est-ce que je vais au cinéma ce soir ou vaut-il mieux économiser pour mon prochain voyage ?

Ce genre de décision, impliquant un arbitrage entre un plaisir immédiat, ou proche dans le temps, et un plaisir lointain est appelé choix intertemporel. En économie, cet arbitrage correspond à la balance entre épargne et consommation. Les théories économiques du milieu du XXème siècle ont fourni des modèles sur la façon dont ces décisions sont prises, sur la base d’hypothèses très simples. Par exemple, on préfère le présent au futur : on choisira naturellement 10€ maintenant plutôt que 10€ dans une semaine. Mais, ce genre de choix peut devenir difficile lorsque le temps et la récompense entrent en conflit : par exemple, est-ce que je préfère 10€ maintenant ou 15€ dans 6 mois ? Là encore, d’une manière générale, on continue de préférer le présent. En revanche, lorsque la récompense différée est nettement plus élevée que la récompense immédiate, disons 30€ dans 6 mois, on peut préférer la récompense différée.

 

Savoir attendre… Une affaire de contrôle cognitif

Mais pourquoi est-ce si difficile de se résoudre dans un tel choix ? La raison principale est qu’il s’agit de NE PAS prendre les 10€ présents sous notre nez (pour bénéficier de plus de récompense, plus tard) et cela implique le déploiement du “contrôle cognitif”, ou contrôle de soi. La difficulté pour résoudre ce type de conflit a été illustrée dans une expérience devenue célèbre, menée dans les années 70 auprès d’enfants entre 3 et 5 ans. L’enfant, assis à une table, a devant lui un chamallow.  L’expérimentateur dit à l’enfant qu’il doit s’absenter un moment, et si lorsqu’il revient, l’enfant n’a pas mangé le chamallow, il en aura un de plus. Les vidéos de ces enfants laissés seuls face à la friandise les montrent avec des visages crispés, en plein effort pour résister à leur impulsion première de manger ce chamallow ! Et en effet, le processus de contrôle de soi est coûteux et nous préférons l’éviter au maximum.

Quelles implications pour ces enfants et que se passe t-il au niveau de leurs cerveaux ? Les chercheurs ont constaté que les enfants qui avaient été capables d’attendre le retour de l’expérimentateur et ainsi avoir deux chamallows, sont aussi ceux ayant de meilleurs résultats scolaires. De plus, lorsqu’ils furent recontactés à l’âge adulte, ils réussissaient mieux des tâches d’inhibition d’automatisme, avaient atteint un niveau d’étude plus élevé et bénéficiaient d’une meilleure estime d’eux-mêmes que les autres. Cette capacité de contrôle de soi semble donc un trait de caractère relativement stable et avec d’importantes implications ! Des études récentes ont montré qu’une partie du cerveau est particulièrement associée à cette capacité de résister à l’impulsion vers la récompense immédiate : la partie supérieure et latérale du cortex préfrontal (voir figure ci-dessous). Plus l’activité de cette région cérébrale est élevée, plus la personne est capable d’effectuer un choix patient.

 

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La fatigue mentale nous fait prendre de mauvaises décisions

Mais tout n’est pas si simple… En plus des différences individuelles, une chose peut venir perturber la région du contrôle de soi : la fatigue mentale ! Très récemment, j’ai mené avec mon laboratoire une étude sur le lien entre la sensation subjective de fatigue et cette capacité de prise de décision. Trois groupes de participants ont été étudiés : un groupe qui effectuait des tâches mentales difficiles pendant des heures, un groupe qui effectuait des tâches mentales très simples et un qui se divertissait (lecture/jeux vidéo). Ce que l’on a découvert c’est que l’accroissement de la sensation de fatigue due aux tâches mentales difficiles, est associé à une augmentation de l’impulsivité dans les choix économique, c’est à dire une préférence pour l’option immédiate. Cette dernière était due à la diminution de l’activité cérébrale de la région frontale latérale du cortex. Et il faut souligner qu’aucun des participants n’avait conscience de ce changement dans leurs décisions !

 

La leçon de cette histoire : apprenons à prendre de meilleures décisions !

Quelles sont les implications de ce résultat dans notre vie quotidienne ? Il faut bien prendre conscience que notre cerveau redouble d’effort lorsqu’il est devant un choix intertemporel, et que ce biais cognitif vers le choix immédiat peut concerner chacun d’entre nous ! Dans certains cas, les conséquences de ce biais peuvent être préjudiciables, alors pour éviter qu’il augmente encore par la fatigue mentale, un bon conseil serait de prendre des décisions importantes lors d’une journée de repos, le weekend, ou encore le matin avant de commencer une dure journée de labeur !

 

Bastien Blain

Edition

Marie Lacroix, Aurore Malet, Alexandre Devaux, Jules Zimmermann

Illustration

Jules Zimmermann

 

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Qui est l'auteure ?

Bastien
Bastien a un parcours croisé entre économie et sciences cognitives. Il a obtenu un doctorat de l'université Paris 1 pour ses travaux sur la prise de décision, menés dans l'équipe de M. Pessiglione à l'ICM (Institut du Cerveau et de la Moelle épinière). Il poursuit aujourd'hui sa carrière de chercheur à University College London (UCL) où il travaille sur le lien entre l'humeur et la prise de décision. En parallèle, il applique ses connaissances des sciences comportementales dans le cadre d'une activité de conseil (à Influence at Work). Également désireux de transmettre ses connaissances, il enseigne au master Eco&Psycho de l'Université Paris 1 et s'est rapproché de l'association Cog'innov pour laquelle il écrit des articles de médiation.

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