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Le dégoût à la source de notre vie morale ? Pouah !

10 mai 2018
écrit par

Julie et Mark sont frère et sœur, et décident de voyager en France pour profiter de leurs vacances universitaires d’été. Une nuit, ils restent tous les deux, seuls, dans une cabane de location située près de la plage. Après en avoir timidement parlé, ils décident qu’il pourrait être fun de faire l’amour… Ce serait pour eux une expérience nouvelle et unique. Julie prend la pilule contraceptive, néanmoins, par précaution, Mark fait le choix de mettre un préservatif. Ils apprécient tous deux cette aventure, mais préfèrent ne plus jamais le refaire. Cette nuit restera pour eux leur petit secret, ce qui les fait se sentir encore plus proche l’un de l’autre qu’auparavant.

 

Que pensez-vous de cela ? Était-ce une mauvaise chose qu’ils fassent l’amour ?

Peut-être êtes-vous en ce moment même en train de ressentir une vague de dégoût et de vous exclamer « c’est inadmissible, ce n’est pas normal ! ». C’est exactement ce que ce sont dit les participants d’une expérience à qui l’on a narré cette histoire [1].  Mais celle-ci ne s’arrête pas là, puisque les expérimentateurs ont ensuite demandé aux participants les raisons de décrier l’aventure de Mark et Julie. Avant de lire ce qui suit, essayez vous-même de mettre des mots sur les raisons qui vous ont fait réagir de la sorte. Maintenant que vous avez vos arguments en tête, voyons si vous vous identifiez aux arguments les plus souvent utilisés contre le comportement du frère et de la sœur.

  • L’inceste peut produire des enfants handicapés :

Rappelons-le, Julie prend la pilule, Mark a mis un préservatif, et d’ailleurs, ils ont pris la décision de ne jamais le refaire !

  • Il s’agit d’une expérience traumatisante :

L’histoire indique bien qu’ils en sont ressortis plus épanouis et encore plus proches qu’avant.

  • L’inceste est illégal !

Si le mariage entre un frère et une sœur est bien illégal, la simple relation sexuelle ne l’est pas dans de nombreux pays, dont la France.

  • Oui, mais c’est une chose qui peut déstabiliser la société !

Sauf que, dans ce cas, leur relation restera pour toujours un secret.

  • D’accord, mais c’est quelque chose de répugnant qui n’a pas lieu d’être, voilà tout !

Voilà ce que nous ressentons tous. Bien que nous n’ayons aucune raison valable, nous ne pouvons pas nous empêcher d’être écœurés. Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : d’où provient cette émotion de répulsion que la grande majorité des individus ressentent (car certains individus cultivaient clairement l’inceste comme la maison des Habsbourg sans que l’on sache toutefois si cela les dégoutaient ou non) et pourquoi est-elle présente dans toutes les cultures connues à travers le monde ?

 

Deux hypothèses explicatives sont dans l’arène, que la meilleure gagne !

La première hypothèse est du type « tabula rasa », une conception philosophique qui a été soutenue à des degrés divers durant l’histoire. Ce concept est une métaphore qui compare la nature humaine à une tablette de cire vierge sur laquelle la culture viendrait inscrire ses lettres. Selon cette hypothèse, le dégoût de l’inceste serait par conséquent culturel et donc acquis.

L’hypothèse concurrente est dite innéiste ; ce dégoût n’est pas transmis par l’éducation et fait partie intégrante de notre nature. C’est ce que certains chercheurs ont essayé de vérifier en testant l’hypothèse de Westermarck [2] nommée ainsi d’après l’anthropologue finlandais de la fin du XIXe siècle. Que dit-elle ? Que le sentiment d’aversion envers l’inceste est inné et dépend de deux mécanismes.

(a) Un premier qui permet à l’enfant d’estimer dans son entourage qui sont ses parents.
(b) Un second qui devient effectif à la puberté et qui permet de jauger la valeur sexuelle d’un individu.

L’hypothèse nous dit que (b) serait sensible à toute une série de facteurs (comme l’âge, le statut social, la ressemblance, etc.) dont un qui serait le degré de parenté avec l’individu en question. Autrement dit, (b) est informé par (a). Ainsi, à un certain stade du développement de l’enfant, tout individu reconnu par le premier mécanisme – celui qui nous permet de reconnaître les apparentés – serait frappé d’un sceau anti-érotique, ou, en d’autres termes, d’une aversion rendant impossible l’idée même d’une relation sexuelle avec lui. Comment tester cette hypothèse ? Des chercheurs ont réalisé un questionnaire à propos de relations sexuelles entre apparenté qu’ils ont ensuite soumis à des sujets en leur demandant de prêter tout particulièrement attention à trois éléments : l’intensité de leur dégoût, leur propension à accepter d’interagir avec le couple incestueux et leur désir d’une sanction par la loi si cela était possible [3].

 

Les résultats montrent que les personnes ayant été élevées avec un autre enfant de sexe opposé ont plus tendance à être révulsées par l’inceste, qu’elles sont moins prêtes à interagir avec des individus ayant eu de telles relations et qu’elles désiraient une punition plus importante. Les résultats ne s’arrêtent pas là : les frères et sœurs qui ont été élevés séparément affichaient sensiblement moins ce sentiment que ceux ayant été élevés ensemble. Ces données vont donc dans le sens de l’hypothèse de Westermarck ! Les enfants uniques éprouvent bien entendu du dégoût pour l’inceste, mais en proportion moindre que ceux élevés au sein d’une fratrie, sans que celui-ci n’augmente en proportion du nombre de frères et de sœurs [3].

 

Mais, en quoi ce sentiment est-il inné ?

Il faut pour cela parler d’émotions. Les émotions sont le produit de dispositifs innés faisant intervenir notre cerveau ainsi que nos glandes endocrines (glandes qui sécrètent des hormones dans notre sang). Celles-ci sont des réponses spécifiques et adaptées à certaines situations (j’ai peur lors d’un danger, j’ai honte d’échouer, je suis triste pour montrer que quelque chose ne va pas). Tous les animaux n’en sont pas dotés, et si celles-ci ont été conservées durant notre histoire évolutive, c’est parce qu’elles ont procuré un réel bénéfice dans le passé de nos ancêtres. En d’autres termes, les émotions ont permis aux premiers animaux qui en étaient dotés de mieux appréhender leur environnement, donc de se reproduire davantage et par conséquent de mieux propager leurs gènes, et c’est pourquoi les émotions se sont maintenues, y compris dans notre espèce. Selon une perspective évolutionniste, si elles n’avaient présenté aucun avantage, elles auraient tout bonnement disparu !

Les émotions peuvent s’organiser en deux catégories : les émotions ordinaires, qui interviennent dans des situations non-sociales (le dégoût de la chair en décomposition ou des excréments en est un bon exemple) et celle des émotions morales qui entrent en scène dans des contextes sociaux où il faut déterminer ce qui est bien ou mal, comme le dégoût spontané et inexplicable de l’inceste. Si on se place du point de vue de la théorie de l’évolution, on comprend aisément la raison pour laquelle le dégoût ordinaire (c’est-à-dire le dégoût pour tout ce qui est réputé sale au sens propre) a été préservé. Ceux qui étaient dotés de cette faculté de ressentir du dégoût et d’agir en conséquence ont mieux survécu, car ils ont ainsi évité d’être contaminé par les maladies ou les parasites. Il s’agit d’une émotion qui est fondamentalement non morale (d’ailleurs on retrouve ce mécanisme de dégoût spontané chez beaucoup d’autres animaux non humains).

Néanmoins la question qui subsiste est de savoir pourquoi le dégoût moral a été sélectionné et a persisté depuis nos ancêtres, il y a 300 000 ans jusqu’à maintenant ? Certains pensent que le mécanisme du dégoût a été réutilisé pour ordonner la vie morale et sociale des sociétés humaines afin d’en réguler les comportements : on aurait donc catégorisé d’un côté ce qui a le caractère d’être pur et sain et de l’autre ce qui est perçu comme étant impur et malsain (comme l’inceste) [4], permettant ainsi de produire une descendance plus robuste (la descendance d’individus consanguins ont davantage de risques d’avoir un système immunitaire défaillant ou de présenter une maladie génétique).

Une étude a également montré qu’une partie des zones du cerveau activées lors du dégoût ordinaire et du dégoût moral est identique, ce qui soutient cette hypothèse évolutionniste [5].  Un peu de la même façon que les plumes des ancêtres des oiseaux ont été sélectionnées pour la thermorégulation, ce sont les espèces qui leurs succédèrent qui réutilisèrent cette innovation du vivant pour le vol.  Par conséquent, si comme la majorité des gens vous étiez révulsés à l’idée de Julie et Mark faisant l’amour, vous savez désormais que c’est sans doute l’Homo sapiens et ses descendants  en vous qui craignent pour leur survie !

 

Edition

Laure Duchamp

Illustration

Marianne Tricot est une illustratrice scientifique formée à l’École Estienne. Elle travaille en tant que free-lance et est à l’origine des Éditions Monocyte, structure d’auto-édition de vulgarisation scientifique et de
didactique visuelle.
https://www.mariannetricot.com/

 

Références

[1] Jonathan Haidt, Fredrik Björklund & Scott Murphy, Moral Dumbfounding: When Intuition Finds No Reason, In Lund psychological reports Vol 1 no 2, 2000

[2] Edvard A. Westermarck, History of Human Marriage vol. 2, Arkose Press, 1891

[3] Debra  Lieberman,  John  Tooby  &  Leda  Cosmides, Does  morality  have  a    biological  basis? An  empirical  test  of  the  factors  governing  moral sentiments  relating  to  incest, Proceedings of the Royal Society of London, 2003

[4] Jonathan Haidt, Paul Rozin, Clark Mccauley & Sumio Imada, Body, psyche, and culture: The relationship between disgust and morality, Psychology and Developing Societies, 1997

[5] Jorge Moll, Ricardo de Oliveira, Fernanda Tovar Moll, Fátima Azevedo Ignácio, Ivanei Bramati, Egas Caparelli-Dáquer & Paul Eslinger, The Moral Affiliations of Disgust, Cognitive and Behavioral Neurology, 2005

 

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Qui est l'auteure ?

Joffrey Fuhrer
Je suis détenteur d’un master de philosophie des sciences. Je m’intéresse tout particulièrement à la façon dont les sciences peuvent nous permettre de comprendre la nature humaine et d’enrichir les problèmes philosophiques liés à la moralité, aux émotions, à la liberté ou à notre identité personnelle. Je suis personnellement attaché à la tradition naturaliste, qui consiste entre autre à considérer qu’aucune sciences humaines ne peut faire l’économie de la biologie (et donc de la théorie de l’évolution) et des sciences cognitives. La vulgarisation me semble être à notre époque d’une importance éthique capitale : elle doit contribuer à l’éducation populaire en formant à l’esprit critique afin de faire reculer les pseudo-sciences, les pseudo-médecines et autres pseudo-philosophies.

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