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Les réseaux sociaux en ligne nous font une promesse : libérés de la nécessité du contact réel et physique pour développer un lien social, nous pourrions devenir plus sociaux, en consacrant davantage de temps à la consolidation de nouveaux contacts. Aussi, affranchis de la nécessité de la proximité spatiale, nous pourrions nous connecter à des personnes que nous n’aurions jamais pu rencontrer sinon. Il nous serait permis de passer de quelques contacts très intenses (les gens que nous fréquentons au travail et au domicile) à une multitude d’occasions de socialiser, avec des personnes qui partagent ou non notre espace géographique. Cette promesse n’est pas nouvelle : la généralisation des services postaux ou la mise en place de la téléphonie, puis plus récemment de la messagerie électronique devraient avoir contribué à faire de nous des versions plus sociales que nos aînés ou que nos contemporains moins connectés ou moins équipés. Pour autant, les réseaux sociaux en ligne ont-ils apporté ce qu’ils promettent ?

De fait, il se pourrait bien que cette promesse ne soit pas tenue et qu’elle soit impossible à tenir. Elle est basée sur une confusion : avec les réseaux sociaux en ligne, nous facilitons la possibilité du contact social et de son expansion ; pour autant nous ne faisons rien pour nous affranchir d’une contrainte supplémentaire et inéluctable : maintenir ce lien.

Utilisant des données collectées sur plus de 3000 britanniques, le primatologue Robin Dunbar montre dans une étude récente [1] que le réseau social en ligne moyen tournerait autour de 150 individus, un nombre similaire au nombre d’individus auxquels des participants britanniques envoyaient des cartes de Noël 1 [2] ; similaire également à l’étendue du réseau social hors ligne moyen [3] (voir également [4]). Quand on demande à ces mêmes participants combien de ces personnes ils considèrent comme des amis proches (le groupe de « sympathie ») et combien d’entre eux seraient consultables en cas de coup dur (le groupe de « support émotionnel »), le nombre chute dramatiquement : une moyenne de seize personnes feraient partie de la première catégorie ; quatre dans la seconde, et il y a peu de variation en fonction de l’âge des répondants. Assez loin de la socialité libérée qu’on pouvait espérer !

Que manque-t-il donc aux réseaux sociaux en ligne pour nous offrir la socialité élargie ? Quelle autre contrainte devrait être abattue pour nous permettre enfin de jouir d’un plus grand nombre d’ami(e)s ? Du temps sans doute. Entretenir le lien social demande du temps et de l’énergie [5]. Une amitié non entretenue meurt rapidement. Si les réseaux sociaux en ligne peuvent ralentir ce processus, il est pourtant inexorable. Dunbar estime que les humains, comme les primates non-humains, dédient 20% de leur temps éveillé aux activités sociales 2 [6]. Puisque d’autres activités sont nécessaires, un humain qui n’aurait qu’à se concentrer au maintien de son réseau pourrait l’élargir. Mais une autre contrainte viendrait pointer le bout de son nez : nos limites cognitives. De nombreux travaux suggèrent ainsi une forme de limite à nos capacités sociales, notamment en termes de mémoire des interactions passées, et donc à notre capacité à maintenir des relations sociales satisfaisantes et sensées [7].

Que peuvent donc bien nous apporter les réseaux sociaux en ligne s’ils ne sont pas plus efficaces que le contact réel pour nous aider à maintenir notre réseau social ? Dans une conférence TED [8], l’anthropologue Stefana Broadbent explique que les réseaux sociaux en ligne participent de ce qu’elle appelle la « démocratisation de l’intimité », un processus qui a commencé avec la téléphonie et la messagerie électronique. Le travail, l’école et les autres institutions auxquelles nous participons quotidiennement nous imposent une forme d’isolation sociale. Puisque Internet est largement utilisé pour le maintien des relations sociales [9], les réseaux sociaux en ligne donnent la possibilité de communiquer à tout moment avec ceux qui comptent pour nous.

 

Guillaume Dezecache.

Notes :

1 Un geste significatif par lequel on fait l’effort de se souvenir et d’honorer des relations qu’on juge significatives

2 Des données manquent à ce sujet et l’auteur invite les lecteurs intéressés par une petite étude à le contacter par email (guillaume.dezecache [at] gmail.com)

 

Références :

1. Hill, R. A. & Dunbar, R. I. M. 2003 Social network size in humans. Hum. Nat. 14, 53–72.

2. In press. Do online social media cut through the constraints that limit the size of offline social networks? | Open Science.

3. Dunbar, R. I. M. 1993 Coevolution of neocortical size, group size and language in humans. Behav. Brain Sci. 16, 681–693.

4. Pollet, T. V., Roberts, S. G. B. & Dunbar, R. I. M. 2010 Use of Social Network Sites and Instant Messaging Does Not Lead to Increased Offline Social Network Size, or to Emotionally Closer Relationships with Offline Network Members. Cyberpsychology Behav. Soc. Netw. 14, 253–258. (doi:10.1089/cyber.2010.0161)

5. Roberts, S. G. B. & Dunbar, R. I. M. 2011 The costs of family and friends: an 18-month longitudinal study of relationship maintenance and decay. Evol. Hum. Behav. 32, 186–197.
(doi:10.1016/j.evolhumbehav.2010.08.005)

6. Dunbar, R. I. M. 2012 Bridging the bonding gap: the transition from primates to humans. Philos. Trans. R. Soc. B Biol. Sci. 367, 1837–1846.

7. Dunbar, R. I. M. 2012 The social brain meets neuroimaging. Trends Cogn. Sci. 16, 101–102. (doi:10.1016/j.tics.2011.11.013)

8. Broadbent, S. In press. How the Internet enables intimacy.

9. Wellman, B., Haase, A. Q., Witte, J. & Hampton, K. 2001 Does the Internet increase, decrease, or supplement social capital? Social networks, participation, and community commitment. Am. Behav. Sci. 45, 436–455.

Edition

: Alexandre Devaux, Judith Lenglet, Apolline Dumont

Illustration

Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Guillaume Dezecache
Guillaume Dezecache est docteur en Sciences cognitives et chercheur post-doctorant aux Universités de Neuchâtel (Suisse) et de Portsmouth (Royaume-Uni). S’il étudie actuellement le comportement vocal des chimpanzés sauvages de la forêt de Budongo (Ouganda), il s’intéresse plus largement à la cognition sociale chez les primates humains et non-humains.

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