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Un jour, un designer me raconta que lorsqu’il proposait des travaux aux consignes trop libres à ses étudiants, ils ne parvenaient pas à faire preuve de créativité. Paradoxalement, lorsqu’il leur imposait des travaux très (presque trop) contraints, les résultats étaient bien plus originaux et inventifs.

Et si être créatif, c’était savoir apprivoiser la contrainte ?

« Dans les ténèbres, l’imagination travaille plus activement qu’en pleine lumière. » Emmanuel Kant

La psychologie cognitive a depuis longtemps démontré que nos capacités de traitement de l’information à court terme sont limitées : il nous est impossible de garder en tête plus de sept éléments, tout au plus un numéro de téléphone. Cette limite s’appelle l’empan mnésique [1]. Concrètement, cela signifie que nous ne pouvons considérer d’un seul coup un nombre d’informations trop grand. Par exemple, impossible de regarder une photo et d’en considérer simultanément tous les détails. Nous sommes obligés de focaliser notre attention sur ce qui nous semble le plus important et devenons aveugles au reste [2].

De la même façon, dans la création, si le champ des possibles est trop grand, nous ne pouvons pas le considérer dans son ensemble. Il semble alors naturel qu’il soit difficile d’y trouver une idée créative et originale ! Ceci pourrait peut être expliquer le phénomène de la page blanche : l’écrivain, face à un nombre immense de points de départ possible, n’arrive pas à se lancer.

« Il faut se donner des contraintes ridicules » Pierre Ménard

Avoir des contraintes permet d’organiser et de réduire notre champ des possibles. Ainsi, nous pouvons déployer nos capacités dans des espaces de création plus restreints pour y considérer les petits détails et déloger l’idée originale qui s’y cache ! D’ailleurs, l’hypothèse  selon laquelle la clé de la créativité résiderait dans un équilibre entre contrainte et liberté n’est pas inconnue des sciences cognitives. Des chercheurs se sont intéressés au rôle de l’environnement familial dans le développement de la créativité. Ils ont découvert que l’environnement favorisant le mieux la créativité n’était ni celui de la pleine liberté, ni celui des règles rigides, mais celui fait de règles souples, que l’enfant doit respecter mais peut aussi  remettre en cause [3]. Ces résultats font écho avec les “règles” en design que le designer doit apprendre à maîtriser avant de pouvoir s’en éloigner [4].

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ! » Charles Baudelaire, à propos du sonnet

C’est pourquoi l’artiste se fixe des contraintes. Il le fait parfois inconsciemment, lorsque son expérience lui dicte certains automatismes. Il le fait parfois consciemment ; il existe d’ailleurs un courant artistique dit de la “contrainte volontaire” (ou « contrainte libératoire ») [5], dont l’oeuvre la plus célèbre est « La Disparition » de Georges Perec, un roman où la lettre « e » n’apparaît pas une seule fois.

Et si la maîtrise de la contrainte était la clé de la créativité ? Étudiant en sciences cognitives et en design, j’ai pris en compte la limite de mes capacités cognitives pour me lancer plus méthodiquement dans la passionnante aventure de la création !

Jules Zimmermann .

 

Références :
[1] Miller, G. A. (1956). The magical number seven, plus or minus two: some limits on our capacity for processing information. Psychological review,63(2), 81.

[2] Testez votre capacité à faire attention aux détails : Test Your Awarness : Whodunnit

[3] T. Lubart et al., Psychologie de la créativité, Armand Colin, 2003

[4] De même pour la photo : Le magazine RéponsesPhoto titrait il y a 10 jours « maîtriser les grands principes pour mieux s’en libérer« 

[5] Article Wikipédia de la Contrainte Artistique Volontaire

 

Citations :

[a] Emmanuel Kant, La fin de toute chose, 18ème sciècle

[b] Pierre Menard  Liminaire 

[c] Charles Baudelaire dans une Lettre à Armand Fraisse datant du 18-19 février 1860.

 

Edition

Alexandre Devaux, Judith Lenglet, Apolline Dumont

Illustration

Jules Zimmermann

Qui est l'auteure ?

Jules Zimmermann
Diplômé en Sciences Cognitives à l’Ecole Normale Supérieure, j’ai cofondé Cog’Innov car j’ai la conviction que les connaissances sur le cerveau peuvent nous offrir de précieuses clés de lecture, dans notre quotidien comme dans notre vie professionnelle. En particulier, je m’intéresse au domaine de la créativité. J’ai la conviction que la compréhension des mécanismes cognitifs de la créativité peut nous permettre de déployer de meilleures stratégies créatives. À partir de ces connaissances, je développe une approche moderne de la créativité et de ses outils, destinée aux entrepreneurs. Au sein de Cog’Innov, je suis responsable des recherches sur la créativité et de la direction artistique.

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