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Imaginez que vous êtes un designer et que vous souhaitez réaliser une chaise révolutionnaire. Vous cherchez à vous distinguer de toutes les chaises existantes. Et pourtant, il est très probable que la première image qui vous vienne en tête soit celle d’une chaise avec 4 pieds et un dossier, c’est-à-dire une représentation très classique.
Comment se fait-il que votre première intuition vous indique la voie la moins originale alors que vous cherchez à être créatif ?

 

C’est peut-être tout simplement que l’intuition n’est pas faite pour produire spontanément de la nouveauté. Au quotidien, nous avons besoin de répondre de façon rapide et sans trop d’effort mental aux situations que l’on rencontre. Plutôt que d’innover en permanence, notre cerveau s’appuie sur les connaissances déjà acquises. On parle alors d’heuristiques de raisonnement [1], c’est-à-dire des solutions approximatives et habituelles que l’on peut mobiliser automatiquement et sans effort.

Or la créativité peut se définir comme la capacité à produire un contenu adapté et nouveau [2]. Lorsqu’on explore le champ des possibles, on doit donc s’écarter de nos connaissances déjà acquises. En ce sens, nos premières intuitions sont le plus souvent de bien mauvaises pistes créatives puisqu’elles nous indiquent les voies les plus habituelles.

 

En plus de nous indiquer un point de départ peu original, ces premières intuitions peuvent restreindre notre vue du problème. En envisageant en premier lieu une solution classique, on risque de prendre certains éléments pour acquis et de se rendre aveugles à d’autres alternatives. Par exemple, lorsque vous cherchez à concevoir cette chaise révolutionnaire, en pensant d’abord à un dossier et 4 pieds, vous omettrez peut-être par la suite d’explorer d’autres façons de soutenir le dos ou de tenir sur le sol. On parle alors d’un effet de fixation, c’est-à-dire que les connaissances habituelles qui nous viennent spontanément à l’esprit contraignent la génération de solutions nouvelles [3]. Pour être créatif, il faut donc apprendre à déjouer les pièges de nos premières intuitions : chercher des alternatives, identifier les fixations, et forcer notre pensée à emprunter des directions plus audacieuses.

Vous pourriez par exemple vous demander ce que serait une chaise avec 3 pieds, 2 pieds, 1 pied, ou même aucun pied ni dossier. Vous arriverez peut être finalement à l’idée d’une simple sangle (voir l’image ci-dessous [4]) qui n’a plus rien de notre représentation habituelle de la chaise, mais en a la fonction, c’est à dire tenir assis sans effort musculaire.

 

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Cependant, cette démarche ne correspond pas à l’image dominante  de la créativité aujourd’hui.  En effet, la créativité est bien souvent conçue comme une sorte de pouvoir mystique : on l’associe au hasard, au génie, voire à l’artiste sous influence de la drogue… Autrement dit, cette conception laisse à penser que la créativité serait un processus naturel, purement intuitif et opposé à celui du raisonnement coûteux.  C’est pourquoi lors de séances de créativité, on vous encouragera le plus souvent à vous laisser aller, à ne pas réfléchir et ne pas raisonner… à n’écouter que votre intuition. Si cette approche permet parfois de produire des idées en quantité, on peut douter qu’elle soit adaptée à la recherche d’idées réellement originales !

 

Ainsi, notre intuition, parce qu’elle nous permet de penser à travers nos habitudes, est un guide utile au quotidien. Mais pour ces mêmes raisons, elle handicape notre créativité.

La bonne nouvelle, c’est qu’en prendre conscience est déjà une partie de la solution. En s’intéressant aux processus cognitifs de la créativité, et en s’appropriant des concepts tels que les heuristiques de raisonnement ou les effets de fixation, on a plus de chance de déjouer les pièges de nos premières intuitions et d’emprunter des directions plus audacieuses. En adoptant le point de vue du cerveau, nous pouvons apprendre à déployer de meilleures stratégies créatives !

Voilà pourquoi, au sein de Cog’Innov, j’explore la façon dont la psychologie cognitive de la créativité peut fournir de nouveaux outils théoriques et pratiques aux entrepreneurs.

Jules Zimmermann

 

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Marie Lacroix, Aurore Malet, Calliste Scheibling-Sève, Judith Lenglet

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Jules Zimmermann

Note supplémentaire :

Je parle ici d’intuition créative dans le sens des « premières idées qui nous viennent en tête, sans raisonnement, lorsque l’on est face à un problème donné ». On parle également parfois d’intuition créative pour désigner les idées que l’on a spontanément  à un moment où l’on ne s’y attendait pas. Ce dernier mécanisme constitue une part importante de notre créativité, résultant d’une incubation inconsciente de réflexions passées. Mon propos ne traite pas de ce sens du mot « intuition ».
Je ne souhaite pas non plus écarter toute place de l’intuition dans la créativité. Je défends plutôt que pour être réellement original, notre intuition doit être complétée d’un effort conscient d’exploration au-delà des premières intuitions et de remise en cause des habitudes.

Références :

[1] Pour en savoir plus sur les heuristiques de raisonnement, voir l’excellent TEDx du chercheur en neurosciences et psychologie Albert Moukheiber : https://www.youtube.com/watch?v=u_soKgjGzrU

[2] « la capacité à réaliser une production qui soit à la fois nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste » dans : Lubbart & al (2015), Psychologie de la créativité
[3] Agogué, M., Kazakçi, A., Hatchuel, A., Masson, P., Weil, B., Poirel, N., & Cassotti, M. (2014). The impact of type of examples on originality: Explaining fixation and stimulation effects. The Journal of Creative Behavior, 48(1), 1-12.

[4] Cet exemple de la chaise est fréquemment utilisée dans la littérature sur les effets de fixation et en théorie de la conception innovante. Voir notamment : Hatchuel, A., Le Masson, P., Reich, Y., & Weil, B. (2011). A systematic approach of design theories using generativeness and robustness.

 

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Qui est l'auteure ?

Jules Zimmermann
Diplômé en Sciences Cognitives à l’Ecole Normale Supérieure, j’ai cofondé Cog’Innov car j’ai la conviction que les connaissances sur le cerveau peuvent nous offrir de précieuses clés de lecture, dans notre quotidien comme dans notre vie professionnelle. En particulier, je m’intéresse au domaine de la créativité. J’ai la conviction que la compréhension des mécanismes cognitifs de la créativité peut nous permettre de déployer de meilleures stratégies créatives. À partir de ces connaissances, je développe une approche moderne de la créativité et de ses outils, destinée aux entrepreneurs. Au sein de Cog’Innov, je suis responsable des recherches sur la créativité et de la direction artistique.

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